Les concours à BAC+3 : fausses angoisses et vraies inquiétudes.

On commence à voir poindre ici et là de nombreuses critiques sur la mise en place des concours de recrutement à Bac+3, qui sera effective dès la session 2026, et qui impactera dès la rentrée 2025 les équipes en charge de la préparation des candidats. Le principal reproche adressé à cette réforme concerne la baisse du niveau d’exigence, en termes de maîtrise des contenus disciplinaires. Ces critiques vont sans doute s’amplifier ces prochains jours, les programmes de chaque concours devant être publiés d’ici la fin du mois de mai.

Ayant milité dès le début du processus de mastérisation pour un concours précoce (Delignières, 2012), et après avoir dénoncé les décisions de Jean-Michel Blanquer repoussant le concours à BAC+5 (Delignières, 2019), j’ai évidemment quelques difficultés à voir des collègues regretter l’abandon de ce concours tardif. Je me suis déjà exprimé sur les enjeux de cette modification de l’échéance du concours (Delignières, 2023, 2024, 2025), mais je pense utile de refaire un point, sur la base des dernières informations disponibles.

On aura du mal à m’accuser d’une quelconque bienveillance à l’égard des ministres macronistes qui se sont succédés depuis 2017. Il convient de demeurer lucide par rapport aux visées du ministère. Au-delà du placement du concours dans le cursus de formation, il y a surtout l’idée d’une reprise en main de la formation des enseignants par le ministère de l’Éducation Nationale. Néanmoins je considère que la réforme actuellement engagée est une opportunité à saisir pour parfaire la formation des futurs enseignants.

Avant de discuter de la place du concours, il me semble nécessaire de garder en mémoire les inepties de la situation actuelle, avec un concours à BAC+5 : des étudiants tiraillés entre des exigences contradictoires (une préparation interminable au concours, les exigences universitaires du mémoire de recherche, les stages en établissement, souvent éloignés des lieux de formation, la nécessité, pour beaucoup, de travailler pour subvenir à leurs besoins, etc.). Et évidemment l’incertitude de la réussite au concours, l’angoisse de se retrouver avec un diplôme de master n’offrant que la perspective aléatoire d’une entrée dans la profession avec un statut précaire.

En regard, la réforme permet d’envisager une trajectoire beaucoup plus sereine au niveau du master. Les étudiants seraient tous lauréats du concours, donc assurés d’être titularisés s’ils décrochent leur diplôme. Ils devraient bénéficier d’un statut d’élève-professeur en première année, et de fonctionnaire stagiaire en seconde année, et seraient rétribués en conséquence. Il me semble que cela permettrait de travailler sérieusement à une formation professionnelle de qualité, basée sur la logique de l’alternance universitaire.

Le concours BAC+3

Quelques informations récentes lèvent quelques ambiguïtés sur la période de transition menant au passage à BAC+3. Les concours à BAC+5 et à BAC+3 vont cohabiter jusqu’à la session 2027. Les étudiants inscrits à la rentrée 2025 en Master MEEF passeront donc le concours BAC+5 à la session 2006 pour ceux qui seront en seconde année, et à la session 2007 pour ceux qui entreront en première année. Les candidats au concours BAC+3 n’auront donc pas à souffrir de la concurrence des candidats au concours BAC+5. En contrepartie, les deux concours devront sans doute se partager la pénurie du nombre de postes (par exemple, sur la base de 670 postes ouverts cette année au CAPEPS externe, on pourrait envisager que les deux concours aient à se contenter de 335 postes chacun, jusqu’en 2027). Et a priori ceux qui auront échoué au concours BAC+5 au terme de la session 2007 n’auront plus que les yeux pour pleurer…

Quelles sont les différences entre les concours BAC+5 et les futurs concours BAC+3 ? Le CAPEPS est l’un des rares pour lesquels on dispose d’ores et déjà de la nature et des programmes des épreuves. On pourra les consulter en suivant ces liens : concours BAC+5 : épreuves et programme ; concours BAC+3 : épreuves et programme.

Concernant les épreuves d’admissibilité, le concours BAC+3 conserve les mêmes écrits, cadrés par les mêmes programmes. La seule différence se situe au niveau de la durée des épreuves : pour le concours BAC+5, 5 heures pour chacun des écrits, et pour le concours BAC+3, 4 heures pour l’écrit 1, et 3 heures pour l’écrit 2.

Pour les épreuves d’admission, l’oral de leçon disparaît dans le concours BAC+3, et une nouvelle épreuve apparaît, dans laquelle le candidat, à partir d’un court enregistrement vidéo, devra proposer et justifier une situation d’apprentissage. L’épreuve pratique de spécialité disparaît, et l’on ne conserve qu’une prestation physique dans une APSA, tirée au sort parmi trois activités appartenant à trois champs d’apprentissages différents, choisies par le candidat au moment de l’inscription. Enfin on retrouve dans les deux concours l’entretien de motivation et de maîtrise des valeurs de la République.

Il me semble, mais c’est un lecture centrée sur le CAPEPS, et qui devra être confirmée par les collègues des autres disciplines lorsque leurs programmes seront publiés, que le concours BAC+3 évalue peu ou prou les mêmes compétences que le concours BAC+5, mais dans un format qui tient compte de la jeunesse des candidats, de la relative brièveté de leur parcours universitaire, de leur préparation nécessairement plus ramassée, et aussi du fait que les lauréats pourront bénéficier d’une formation professionnelle de deux années pour être totalement opérationnels sur le terrain. De fait, le concours BAC+3 apparaît davantage comme un concours d’entrée en master que comme un certificat d’aptitude professionnelle.

Il est sans doute nécessaire de modifier les représentations vis-à-vis de ces concours. Si jusqu’à présent ils étaient censés fournir des enseignants prêts à exercer dans les établissements, le concours BAC+3 vise plutôt à sélectionner les étudiants les plus prometteurs, mais dont la formation, disciplinaire et professionnelle, devra être complétée durant les deux années de master. De fait, le concours BAC+3 détermine davantage une admissibilité qu’une admission définitive. Rappelons que la titularisation est censée n’intervenir qu’au terme de la 5ème année, fondée d’une part sur l’obtention du master, et d’autre part sur une évaluation des stages réalisés durant les deux années. Il serait prudent d’ailleurs de prévoir un taux d’échec à la titularisation en ouvrant un volant supplémentaire de postes au concours…

Maxime Travers a récemment avancé un autre argument à l’encontre du concours à BAC+3, jugeant qu’un concours précoce pourrait se révéler néfaste à la mixité sociale du corps enseignants : « les épreuves sélectives des concours nécessitent la maitrise d’un ensemble de compétences, écrites et orales, qui, si elles sont familières pour certains, sont souvent plus éloignées pour d’autres et plus particulièrement pour ceux qui sont issus des milieux les moins favorisés » (Travers, 2025). Je peux entendre ces arguments, mais il me semble que la perspective d’un concours allégé et d’un parcours de master sécurisé et rémunéré pourrait aussi se révéler attractif pour ces étudiants.

La réforme va également entraîner une évolution spectaculaire des effectifs en master. En ce qui concerne le master MEEF-EPS, l’effectif national avant la réforme était en gros de 2500 étudiants en première année, et 2000 en seconde année. L’accès au nouveau master des seuls lauréats du concours BAC+3 ramènerait donc ces effectifs, si nos projections en postes sont correctes, à 335 à la rentrée 2026, et 670 à partir de la rentrée 2027… Ce qui suppose sans doute la fermeture de nombreux centres de formation, et des conséquences importantes sur les services de enseignants qui s’étaient engagés sur les masters MEEF depuis quelques années. Les situations seront sans doute différentes d’une discipline à l’autre, et d’une académie à l’autre. Mais on peut comprendre que certains soient enclins à une certaine réticence.

Il est clair également que la préparation du concours à BAC+3 va polluer les enseignements de Licence, tout comme la préparation des concours polluait jusqu’à présent le master. Je peux entendre cet argument, mais il me semble plus judicieux de préserver le master, où devrait se jouer essentiellement la formation des futurs enseignants.

Le devenir du master

S’il peut sembler évident que le master devra compléter la formation, notamment disciplinaire, des étudiants, encore faudrait-il que le nouveau dispositif, appelé à remplacer les masters MEEF, le permette. Car à trop se focaliser sur le placement du concours à BAC+3, on risque d’oublier un projet beaucoup plus dangereux : la volonté du ministère de l’Éducation Nationale, exprimée à plusieurs reprises, de reprendre en main la formation des enseignants.

Un document de travail du Ministère de l’Éducation Nationale (2024) intitulé « Les Écoles Normales du XXIème siècle » ne laissait à ce niveau planer aucune ambiguïté : ce document actait la disparition des INSPE, composantes universitaires, qui seraient remplacés par des « écoles normales supérieures du professorat » (ENSP), qui seraient des structures sui-generis, co-portée par les ministères de l’Éducation Nationale et de l’Enseignement Supérieur. De fait, le master MEEF deviendrait un master ENSP, dont le parcours de formation serait « réglé sur un référentiel de compétences décliné en maquettes nationales avec un degré de granularité très fin ». Il est ainsi prévu, en moyenne sur les deux années, 35 % d’enseignements consacrés à la maîtrise des savoirs disciplinaires et leur transmission, 45 % d’interventions en établissement scolaire (en pratique accompagnée puis en responsabilité) et 20% d’enseignements professionnels: « analyse de la pratique, rédaction du mémoire, pratique réflexive, des options individuelles (école inclusive, maternelle, langues, initiation à la recherche…), l’acquisition des valeurs de la République, la connaissance du système éducatif, le contexte d’exercice, la gestion des conflits… ». Le directeur de l’ENSP serait nommé conjointement par les ministres de l’Éducation Nationale et de l’Enseignement Supérieur. Quant aux équipes de formateurs, il est précisé qu’elles seraient constituées à 50% d’enseignants du secondaire choisis par le ministère de l’Éducation Nationale, et à 50% d’enseignants-chercheurs choisis par les universités et le ministère de l’Éducation Nationale.

Je ne sais pas si ce dispositif spartiate sera en définitive mis en place, et j’ose espérer que l’évolution des masters et des institutions qui en auront la charge sera soumise à concertation (Ducos & Kambouchner, 2025). Mais il serait surprenant que ces propositions ne laissent pas de traces. On peut rappeler les déclarations du président Macron, qui estimait en 2023 que « certains de nos enseignants rentrent après un cursus universitaire qui est totalement disproportionné et parfois décorrélé de ce qu’ils vont faire » (Ben Hamouda, 2023). L’idée n’est certainement pas de recruter des experts disciplinaires, ni des enseignants qui pourraient avoir un regard critique sur l’organisation du système scolaire. Le discours récurrent sur les « savoirs fondamentaux » révèle la modestie des visées gouvernementales à cet égard. L’objectif reste surtout de caporaliser le corps enseignant : la formation de personnels dociles, tout juste habilités à appliquer les injonctions du ministère, privés de toute liberté pédagogique, limités à l’utilisation des manuels agréés par le ministère et aux méthodes pédagogiques labellisées.

Je pense donc qu’il ne faut pas se tromper de combat. L’avancée du concours à Bac+3, même s’il bouleverse de vieilles habitudes, me semble ouvrir des perspectives favorables pour une formation plus efficace des futurs enseignants. Mais le véritable enjeu se situe au niveau du master, qu’il convient de préserver de l’idéologie réactionnaire du macronisme.

Références

Ben Hamouda, L. (2023). Macron à Orange : Et encore des annonces. Le Café Pédagogique, 4 septembre 2023.

Delignières, D. (2012). Mastérisation et formation des enseignants: Plaidoyer pour un pré-recrutement en Licence. Blog Educpros, 17 novembre 2012.

Delignières, D. (2019). Le concours en M2 : c’était la pire des solutions !, Blog EducPros, 22 février 2019.

Delignières, D. (2023). Les concours de recrutement avancés en fin de Licence ?. Blog, 13 novembre 2023.

Delignières, D. (2024). Une « révolution » dans la formation des enseignants… Site personnel, le 16 avril 2024.

Delignières, D. (2025). La réforme de la formation des enseignants. Site personnel, 31 mars 2025.

Ducos, J. & Kambouchner, D. (2025). La crise des métiers de l’enseignement exige une réflexion globale et partagée. Le Monde, 13 mai 2025

Ministère de l’Éducation Nationale (2024). Les écoles normales du XXIe siècle. Document de travail du 24 mars 2024.

Travers, M. (2025). A propos de la réforme de la formation des enseignants. Café Pédagogique, 12 mai 2025.

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5 réponses à Les concours à BAC+3 : fausses angoisses et vraies inquiétudes.

  1. Avatar de Pierre-Philippe Bureau Pierre-Philippe Bureau dit :

    outre les erreurs de date dans la partie « Quelques informations récentes » on peut penser que le besoin de 650/700 recrutements doit couvrir les départs en retraite et autres démissions, et donc qu’il correspond effectivement aux prises de postes. Donc cela ne devrait pas impacter le nbre de postes au concours bac+5 de 2026 ?

  2. Avatar de Pierre-Philippe Bureau Pierre-Philippe Bureau dit :

    La réduction drastique des effectifs en Master MEEF/EPS risque d’ entraîner une explosion des demandes d’accès aux autres master/staps (les 3500 en échec au concours bac+3), que l’orientation en EducMot ne rendra pas prioritaire et pour lesquels la mention sera discrimante à l’emploi direct (concurrence avec les APA-S, ES, MS). Une remise à plat des parcours licence en STAPS serait-elle une conséquence indirecte ?

  3. Avatar de jeanpaulguilianelli jeanpaulguilianelli dit :

    Pour avoir vécu la mise en place des IUFM, et la « première » collaboration Université/Ecoles normales/Personnels du « terrain », tout va dépendre avant tout des exigences de CELUI qui commande. Si à ,l’époque, un certain désordre était patent, depuis cette date le ministère a pris pied, donc la caporalisation guette, et les établissements seront rangés de ce côté-là. BAToi JP Guilianelli

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