En 1831, Alexis de Tocqueville entreprend un voyage d’étude aux États-Unis, qu’il considère à l’époque comme le meilleur exemple disponible de démocratie. De retour en France, il publie un traité de sociologie politique, intitulé De la démocratie en Amérique, qui paraît en deux volumes, en 1835 et 1840.
Je voudrais tout d’abord présenter une citation tirée du second volume, et plus précisément du chapitre VI de la quatrième partie de l’ouvrage, intitulée « Quelle espèce de despotisme les nations démocratiques ont à craindre ? ». Je dois dire que pour un texte écrit voici maintenant 186 ans, il présente un impressionnant caractère visionnaire pour nos sociétés actuelles.
« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie ».[1] (de Tocqueville, 1840).
De petits et vulgaires plaisirs
Lorsque Alexis de Tocqueville évoque ces individus qui « tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme », on pourrait être tenté de rapprocher cette image des analyses contemporaines des sociétés néo-libérales, dans lesquelles la quête du plaisir et du bien-être est devenue une finalité essentielle (voir notamment Lipovetsky, 2006). Bernard Drevon (2014) dit à ce sujet que « nous privilégions des activités qui engendrent des satisfactions faibles, de court terme, mais garanties (divertissement) ». Sébastien Charles (2005) évoque le « goût des nouveautés, de la promotion du futile et du frivole ».
Il convient cependant de resituer la citation de de Tocqueville dans le contexte historique des Etats-Unis, mais aussi dans l’histoire personnelle de l’auteur. Dans son ouvrage, il compare longuement les sociétés aristocratiques et les sociétés démocratiques. Dans les premières, les classes privilégiées cultivent les plaisirs raffinés, qu’elles situent au centre de leur mode de vie. En regard, le peuple n’accède que rarement au plaisir, et principalement dans le cadre d’événements festifs rituels (les carnavals par exemple). Le plaisir est alors essentiellement ponctuel, grossier et exubérant.
Dans la société démocratique américaine, Alexis de Tocqueville observe un nivellement des conditions sociales et des modes de vie, chacun dès lors se repliant sur ses affaires, son négoce, et sa famille. Il décrit une société morne, grave, et rangée. Issu d’une famille noble, et bien que profondément républicain, l’auteur regrette clairement ce qu’il considère comme un affadissement des plaisirs. C’est ainsi qu’il faut comprendre cette qualification de plaisirs « petits et vulgaires ».
On est donc bien loin de la quête effrénée d’expériences, de plaisir et de bien-être, décrite par Gilles Lipovetsky dans les sociétés néolibérales occidentales. Ce dernier ressent à l’égard de cette évolution des modes de vie une réticence proche de celle de de Tocqueville : « on peut attendre autre chose de l’existence que les voyages, la mode, les marques, le consumérisme débridé. Ce n’est pas à la hauteur de notre idée de l’homme comme être capable de pensée, de création, de solidarité » (Lipovetsky, 2018). Si pour le premier on sent poindre une réticence aristocratique, c’est au nom d’une vision exigeante de l’humanisme que le second réagit.
L’individualisme
A près de deux siècles de distance, les analyses convergent cependant vers un constat commun : une forte montée de l’individualisme dans les sociétés démocratiques. Alexis de Tocqueville en propose une définition précise : « L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables […] de telle sorte que, après s’être créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même »[2] (de Tocqueville, 1840).
L’auteur tient à distinguer l’individualisme de l’égoïsme : « L’égoïsme est un amour passionné et exagéré de soi-même, qui porte l’homme à ne rien rapporter qu’à lui seul et à se préférer à tout ». Il y a une dimension morale derrière cette définition, et l’auteur considère l’égoïsme comme un vice. L’individualisme, en contraste, est défini comme une attitude délibérée et rationnelle, face au système démocratique. A noter que lorsque Camille Peugny (2026) réinvestit récemment le concept d’égoïsme d’un point de vue sociologique, il s’écarte de toute démarche moralisatrice : il définit l’égoïsme comme une « contrainte sociale », une réaction à la mise en concurrence systématique des individus dans les sociétés néolibérales.
L’individualisme est l’un des concepts centraux de l’analyse contemporaine des sociétés néolibérales. Notre collègue Pascal Tripier-Constantin (2023) décrit le monde occidental comme « plongé dans un individualisme augmenté, hors limite, créant des bulles d’illusions et conduisant à la démesure, à la « décivilisation » ». Individualisme augmenté… c’est-à-dire explicitement favorisé, organisé par le pouvoir. Chacun est sommé de devenir « entrepreneur » de soi-même (Hache, 2007), et dans cette logique, l’individu est pensé comme essentiellement responsable : responsable de sa vie, de sa santé, de son orientation scolaire et universitaire, de son employabilité. Néanmoins, si Alexis de Tocqueville considérait l’individualisme comme un choix délibéré, l’individualisme actuel semble davantage imposé par la société.
Les secteurs dans lesquels cet individualisme est cultivé ne manquent pas. C’est d’abord l’entreprise, où des choix organisationnels de plus en plus fréquents le favorisent directement : la digitalisation et le télétravail, l’individualisation des objectifs, la multiplication des statuts (CDI, CDD, intérim, …). L’ensemble de ces évolutions détermine un isolement des employés, leur désengagement, et aussi un accroissement de la souffrance au travail (Charazac, 2010 ; Lucas, 2025). Cette situation entraîne un recours massif au coaching professionnel, soit organisé par les entreprises elles-mêmes, soit par une démarche délibérée des individus.
Le système scolaire n’est pas en reste. Depuis 2017, les ministres de l’Éducation Nationale ont développé un système qui isole chaque élève dans son parcours personnel : éloge de la méritocratie, remise en cause du collège unique, orientation précoce des élèves, idéologie du développement des talents. On ne peut dès lors guère s’étonner que le système scolaire ne fasse qu’aggraver les inégalités sociales. Un individualisme délibérément cultivé par l’Éducation Nationale…
L’individualisme néolibéral alimente le recours aux activités de développement personnel, incitant chacun à construire « la meilleure version de soi-même ». L’Éducation Physique et Sportive semble d’ailleurs particulièrement attirée par ce type de démarche et de pratiques (Delignières, 2021). Dans son dernier ouvrage, Boris Cyrulnik (2026) fustige la « société du développement personnel », dans laquelle la centration sur soi éloigne les individus de tout sentiment d’empathie envers leurs semblables.
Le désintérêt de la chose publique
Les analyses convergent également pour pointer un désintérêt marqué pour le collectif, pour la chose publique. On a vu précédemment qu’Alexis de Tocqueville estime que le citoyen américain « abandonne volontiers la grande société à elle-même ». L’essentiel est que le pouvoir lui permette d’assouvir tranquillement son culte du bien-être. L’analyse de l’auteur est d’une acuité redoutable : le pouvoir « aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur, mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs… ».
Le désintérêt pour la chose publique est de même abondamment relevé par les analystes du néolibéralisme contemporain. Ainsi Renaud Vignes (2019) estime que « le combat collectif ne nous intéresse plus, car nous ne voyons plus d’intérêt personnel à faire des efforts pour autrui ». Alexandre Marc (2024) avance que l’individualisme néolibéral « diminue l’attrait pour l’action collective, réduit la cohésion sociale et fragilise l’intérêt pour ce qu’il advient aux autres ». Pascal Tripier-Constantin (2023) décrit l’individu néolibéral comme « matérialiste, imbu de lui-même, qui décide de ses propres fins sans tenir compte du bien commun de la communauté à laquelle il appartient, sans tenir compte du vivant autour de lui ». Camille Peugny réactualise l’analyse d’Alexis de Tocqueville : « Le fonctionnement « normal » de la société devient alors celui d’un système dont l’objectif premier est de garantir un climat favorable aux affaires et à la compétitivité économique » (Peugny, 2026). Le reste importe peu…
Ces évolutions débouchent notamment sur un désintérêt marqué vis-à-vis de la réflexion politique, une forte abstention électorale, une désaffection à l’égard des organisations syndicales et des associations, de tout ce qui pourrait constituer des contre-pouvoirs. Georges Balandier (1988) décrit l’individu hypermoderne comme caractérisé par « l’acceptation d’une société ne définissant ni fins collectives, ni ordre, livrée en quelque sorte à un spontanéisme du présent… ».
La perte de l’esprit critique et du libre arbitre
C’est sans doute le plus inquiétant, lorsque l’on observe la société actuelle avec un regard d’enseignant. Renaud Vignes (2019) se désole ainsi de voir l’individu hypermoderne rechigner à « perdre son temps dans des activités aussi futiles que l’esprit critique ». On recherche davantage l’expérience fugitive et la satisfaction immédiate que l’approfondissement de la pensée. Claude Tapia (2020) évoque « la formation d’une culture de la sensation et des impressions visuelles, annihilant partiellement la pensée critique ». Sébastien Charles (2005) estime que « la logique de la marchandisation fait que la réflexion est bien souvent délaissée au profit de l’émotion, la théorie au profit de l’utilisation pratique ».
Alexis de Tocqueville faisait un constat similaire voici deux siècles, face au développement de l’individualisme : « C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre ; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même ». Dans sa quête du bien-être, le citoyen américain regrettait parfois d’encore avoir besoin de réfléchir : pourquoi le pouvoir « ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? ».
L’évolution des sociétés actuelles ne risque pas d’inverser la tendance. On comprend notamment que les réseaux sociaux, proposant des messages courts, attractifs, savamment illustrés d’images générées par l’IA, construisent une alternative redoutable à l’exercice coûteux de l’analyse et du raisonnement. Leur développement décuple cette tendance à la paresse intellectuelle. Une enquête réalisée auprès de jeunes de âgés de 15 à 24 ans révèle que 49% considèrent l’astrologie comme une science, 27% adhèrent au créationnisme plutôt qu’à la théorie de l’évolution, et 16% croient que la Terre est plate, un chiffre qui monte à 29 % chez les utilisateurs réguliers de TikTok (Martin, 2026). Ceux qui ont eu le courage de lire ce billet jusqu’ici échappent peut-être à cette dictature de la brièveté…
Le danger du despotisme
N’oublions pas la première phrase de la citation d’Alexis de Tocqueville : « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde ». Car c’est le principal danger que l’auteur voit poindre dans l’évolution de la société américaine. Endormis dans la routine de leurs affaires et de leurs cercles restreints, délaissant les questions de politique générale et renonçant à l’exercice de la pensée critique, les Américains du début du 19ème siècle sont sous la menace de l’émergence d’un pouvoir dictatorial.
Alexis de Tocqueville estime que ce despotisme n’aura besoin ni de la force, ni de la terreur pour s’installer : « Au-dessus [des individus] s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir ».
A l’heure où l’on commence en France à s’inquiéter d’une possible arrivée au pouvoir d’un parti d’extrême-droite, quand par ailleurs ceci s’est déjà produit dans un certain nombre de démocraties, on peut légitimement s’alarmer de l’ensemble des constats précédemment évoqués. On sait par ailleurs que le reflux de l’esprit critique fait le lit des populismes de tous poils (voir à ce sujet les remarquables analyses d’Aziz Jellab, 2023).
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Ceux qui sont épuisés d’avoir à réfléchir balaieront sans doute ce billet en disant que mes références sentent la naphtaline. Alexis de Tocqueville est cependant systématiquement cité par les auteurs qui traitent de l’individualisme néolibéral, et représente une référence majeure. Les mécanismes qu’il a dévoilés dans le fonctionnement de la jeune démocratie américaine, voici près de deux siècles, se déploient de manière exponentielle dans nos sociétés actuelles. L’auteur définit de manière acérée ce qu’est l’individualisme et ses conséquences sur le fonctionnement des sociétés démocratiques. Il permet aussi de réfléchir sur ce que devrait être l’éducation à la citoyenneté, souvent mise en avant par les programmes scolaires. Certainement pas le simple respect de la règle, dans un « vivre ensemble » apaisé. Mais plutôt la dynamique de collectifs, engagés dans la poursuite d’un projet commun, attachés à leur pérennisation et au respect de chacun de leurs membres.
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[1] On pourra retrouver dans son contexte cette citation dans un fichier mis en ligne sur le site de l’université du Québec à Montréal, page 146.
[2] On pourra retrouver dans son contexte cette citation dans un fichier mis en ligne sur le site de l’université du Québec à Montréal, page 97.
Références
Balandier, G. (1988). Le désordre, éloge du mouvement. Paris : Fayard.
Charazac, V. (2010). Le néolibéralisme au mépris du collectif. Souffrance au travail, management par objectifs et délitement des groupes. Connexions, 94 (2), 121-133.
Charles, S. (2005). De la postmodernité à l’hypermodernité. Argument, 8, 1.
Cyrulnik, B. (2026). Au saccage des petits bonheurs. Paris : Odile Jacob.
de Tocqueville, A. (1835). Démocratie en Amérique, volume 1. Paris : Librairie de Charles Gosselin.
de Tocqueville, A. (1840). Démocratie en Amérique, volume 2. Paris : Librairie de Charles Gosselin.
Delignières, D. (2021). Une EPS hypermoderne. Site Libres Propos, 5 mai 2021.
Drevon, B. (2014). Accélération. Une critique sociale du temps. Idées économiques et sociales, 177(3), 78‑79.
Hache, E. (2007). Néolibéralisme et responsabilité. Raisons politiques, 28, 5-9.
Jellab, A. (2023). Populisme et anti-intellectualisme en démocratie – Un défi pour une éducation à l’esprit éclairé et critique. Paris : Hermann.
Lipovetsky, G. (2006). Le Bonheur paradoxal. Paris : Gallimard.
Lipovetsky, G. (2018). Au XXe siècle, la séduction est devenue souveraine. Revue des deux mondes, 7 septembre 2018.
Lucas, L. (2025). L’individualisme au travail contribue à dégrader la santé mentale des salariés français. Courrier Cadres, 2 avril 2025
Marc, A. (2024). Populismes autoritaires : les racines d’un attrait croissant. Institut Montaigne, avril 2024.
Martin, N. (2026). L’école sous pression : les enseignants en première ligne face au déni scientifique et idéologique. L’Essentiel de l’Eco, 1er juin 2026.
Peugny, C. (2026). L’égoïsme comme contrainte sociale. Institut Avant-Garde, 4 mars 2026.
Tapia, C. (2012). Modernité, postmodernité, hypermodernité. Connexions, 97, 15-25.
Tripier-Constantin, P. (2023). La défaite de l’individualisme occidental. France-Soir, 22 septembre 2023
Vignes, R. (2019). L’individualisme néolibéral. L’Inactuelle, 11 mars 2019.
Watrelot, Ph. (2026). Que peut l’école face au « triomphe des égoïsmes » ? Alternatives Économiques, 28 mai 2026.

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