« Sport » et EPS : logique marchande, logique éducative…

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Patrick Roult a récemment publié un post sur Linkedin, dans lequel il questionne la désaffection actuelle envers les clubs sportifs traditionnels. Il estime que les mentalités et les attentes vis-à-vis du « sport » ont changé de manière radicale. La pratique actuelle est essentiellement individuelle, elle est caractérisée par un zapping incessant entre différentes activités, et semble principalement pilotée par le souci de soi et de sa santé. Selon l’auteur, les fédérations sportives ne se sont pas adaptées à ces nouveaux besoins : elles sont « en crise parce qu’elles n’ont pas remarqué que le monde avait changé. Et elles ne l’ont pas remarqué parce que leur système de perception, construit sur les données de licences, les résultats de compétition et les remontées de la pyramide, ne capte plus les signaux qui comptent ».

Des modes de pratique adaptés au monde d’aujourd’hui

Patrick Roult propose une analyse de ces trois caractéristiques des pratiques actuelles (l’individualisme, la versatilité, et la centration sur soi et sa santé), en y voyant surtout, de la part des individus, une adaptation rationnelle au monde contemporain.

Ainsi, il estime que « l’autonomie n’est pas de l’individualisme, c’est la revendication d’une maturité. Le pratiquant contemporain sait ce qui est bon pour lui. Il a accès à toute la littérature, à tous les tutos, à tous les coachs du monde en permanence. Il n’a plus besoin d’un intermédiaire pour lui dire comment s’entraîner. Il demande qu’on le traite en adulte ».

En ce qui concerne la multiplication effrénée des expériences, il avance que « la flexibilité n’est pas de la versatilité, c’est l’adaptation à une vie réellement complexe. Les gens ne sont pas volages. Ils ont des enfants, des parents vieillissants, des charges mentales, des carrières non linéaires, du télétravail changeant, des déménagements. Un engagement annuel fixe avec horaires imposés n’est pas un signe de sérieux, c’est un anachronisme ».

Enfin pour la centration sur son corps et sa santé, il pense que « la santé globale n’est pas du narcissisme, c’est une réponse lucide à l’épidémie de mal-être, de burn-out, de solitude, de troubles mentaux. Les gens ne pratiquent pas le sport que pour être beaux sur Instagram. Ils pratiquent aussi parce qu’ils ont compris, souvent à leurs dépens, que sans cette pratique ils ne tiennent pas la pression de notre société. Le sport est devenu une stratégie de survie psychique dans un monde qui nous use ».

Je résume : nous ne sommes pas individualistes, versatiles et narcissiques, mais autonomes, flexibles et lucides. Tout à coup ça va beaucoup mieux… Mais on peut dire aussi c’est faire de nécessité vertu. Ou pour reprendre le délicieux aphorisme de Jean Cocteau, « puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur ». Derrière le sentiment de toute puissance, de contrôle total, que suggèrent ces modes de pratique, on peut aussi voir une soumission servile à la dictature de l’air du temps et des réseaux sociaux.

Ce qui est tout à fait clair, c’est que l’individu qui est décrit ici est quelqu’un qui semble prendre sérieusement en main son destin. Ce qui résonne fortement avec l’idée que l’individu est incité à devenir « entrepreneur de soi-même », une vision développée dans certaines analyses critiques de l’idéologie néolibérale (voir par exemple Hache, 2007, ou Laval, 2024).

Des pratiques hypermodernes

Cette évolution des pratiques sportives peut en effet être interprétée comme un corollaire de l’hypermodernité, engendrée par le néolibéralisme, et caractérisant des sociétés « emportées par l’escalade du toujours plus, toujours plus vite, toujours plus extrême dans toutes les sphères de la vie sociale et individuelle » (Lipovetsky, 2006). Les auteurs qui travaillent à partir de cette hypothèse considèrent généralement cette évolution des mentalités et des modes de vie comme une fuite en avant particulièrement délétère, tant pour les individus que pour la société. Les analyses qu’ils proposent à propos de l’individualisme, de la versatilité, et de la centration sur soi et sa santé, sont d’une toute autre nature que celles qui ont été précédemment évoquées.

Ainsi l’individualisme néolibéral entraînerait une perte du souci du collectif et de la chose publique. Pour Renaud Vignes, « l’homme ne s’inscrit plus dans la relation à l’autre ; sa rationalité se transforme en égocentrisme ; ce sont ses désirs, ses droits qui comptent dorénavant […] le combat collectif ne nous intéresse plus, car nous ne voyons plus d’intérêt personnel à faire des efforts pour autrui » (Vignes, 2019). Claude Tapia y voit « l’acceptation d’une société ne définissant ni fins collectives, ni ordre, livrée en quelque sorte à un spontanéisme du présent… » (Tapia, 2012). Ces argumentaires ne peuvent qu’interpeller ceux qui réfléchissent à l’éducation à la citoyenneté.

En ce qui concerne la versatilité des engagements, Hartmut Rosa (2012) estime qu’elle induit un sentiment d’aliénation, lié à la superficialité des expériences vécues. Selon Bernard Drevon, « nous « surfons » sans cesse, au risque de nous perdre. Nous avons la sensation de ne rien entreprendre d’essentiel. Nous privilégions des activités qui engendrent des satisfactions faibles, de court terme, mais garanties (divertissement), délaissant les investissements de longue durée » (Drevon, 2014). Là aussi, on peut s’interroger sur cette perte de sens, induite par l’hypermodernité.

Quant au souci du bien-être et de la santé, Claude Tapia l’analyse comme émergeant d’un rapport au soi et au corps particulier, typique de l’hypermodernité, faisant la part belle «au management sophistiqué de soi, à l’esthétisation de son image corporelle, au traitement des manques et des frustrations par des procédés diversifiés englobant le coaching, la méditation, le yoga, divers soins de beauté, etc. » (Tapia, 2012). Patrick Trefois s’interroge de son côté sur les injonctions prônant la responsabilité de l’individu vis-à-vis de sa santé : « Serons-nous considérés comme des individus totalement maîtres de notre santé et capables de gérer notre bien-être – et notre efficacité au travail – indépendamment des conditions de notre environnement ? » (Trefois, 2008). Cette centration sur l’individu, son développement personnel, sa responsabilité, ignore de fait les profondes inégalités sociales dans l’accès au bien-être et à la santé.

Il est clair que les tendances d’évolution des pratiques sportives des Français sont formatées par ces mentalités hypermodernes (Delignières, 2023), et au sein de l’École, l’EPS est loin d’y être insensible (Delignières, 2021).

Une logique marchande

Je comprends tout à fait les analyses de Patrick Roult, du point de vue où il se situe : il se pose des questions relatives au marché sportif, et à un décalage entre l’offre et la demande. Tout acteur d’un secteur commercial doit évidemment chercher à adapter ses produits aux besoins de sa clientèle.

Notons quand même que les modes de consommation des produits sportifs qu’il décrit correspondent surtout à des individus CSP++, urbains, et à fort pouvoir d’achat. Des individus emprisonnés dans l’accélération hypermoderne, astreints à s’adapter au stress qu’elle génère, et qui construisent leur identité en exhibant leur patch Hyrox ou leurs performances sur Strava. Je doute que les personnes issues de milieux plus populaires puissent s’y reconnaître.

On peut aussi partager les constats de Patrick Roult à propos des rythmes de vie que la société actuelle impose, et on peut comprendre que les modes de pratique dont il fait état puissent constituer un palliatif au mal-être qu’ils engendrent. D’un autre côté, on peut également rappeler que d’autres structures sportives et notamment les fédérations affinitaires, porteuses de valeurs sociétales, se fixent des exigences différentes.

Une logique éducative

Comment l’Éducation Physique et Sportive peut-elle se positionner ? J’estime d’une manière générale que l’École n’a pas pour mission d’apprendre aux élèves à s’adapter au stress de la vie actuelle. Elle devrait plutôt les inciter à revendiquer une autre vie, d’autres rapports au monde et au temps (Delignières, 2025). L’EPS, plutôt que de tenter de séduire les élèves en multipliant les expériences fugaces et les plaisirs immédiats, devrait plutôt essayer de leur apprendre les satisfactions de la passion durable (Delignières, 2026). A moins que la finalité de la discipline ne soit explicitement devenue de « faire bouger les élèves à tout prix », comme beaucoup de discours, politiques et sanitaires, tendent à l’y inciter.

*

La question essentielle est la suivante : quel type d’humanité l’École veut-elle construire ? Et en particulier pour l’EPS, quelle humanité sportive ? Des consommateurs asservis à l’offre marchande, de simples clients avides d’expériences fugaces, ou des citoyens solidaires, concernés, capables de vivre des passions dans des collectifs authentiques. Logique marchande d’un côté, logique éducative de l’autre.

 

Références

Delignières, D. (2021). Une EPS hypermoderne. Site Libres propos, le 5 mai 2021

Delignières, D. (2023). L’évolution des pratiques physiques des Français. On en fait quoi en EPS? Site Libres propos, 5 septembre 2023.

Delignières, D. (2025). Un dilemme pour l’éducation : permettre aux élèves de s’adapter au monde tel qu’il est, ou les inciter à lutter contre ses déshérences ? Site Libres propos, 2 juin 2025.

Delignières, D. (2026). Lutter contre l’anthropocène, mais s’adapter à l’hypermodernité ? Site Libres propos, 14 avril 2026.

Drevon, B. (2014). Accélération. Une critique sociale du temps. Idées économiques et sociales, 177(3), 78‑79.

Hache, E. (2007). Néolibéralisme et responsabilité. Raisons politiques, 28, 5-9.

Laval, C. (2024). Néolibéralisme dans l’éducation : comment riposter ? Une réflexion stratégique à partir de Foucault. Dorsal. Revista de Estudios Foucaultianos, 17, 175-185.

Lipovetsky, G. (2006). Le Bonheur paradoxal. Paris : Gallimard.

Rosa, H. (2012). Aliénation et accélération : vers une théorie critique de la modernité tardive. Paris : La Découverte.

Tapia, C. (2012). Modernité, postmodernité, hypermodernité. Connexions, 97, 15-25.

Trefois, P. (2008). Introduction. In Actes du colloque « les normes de santé », Centre culturel d’Auderghem, 6 mai 2008.

Vignes, R. (2019). L’individualisme néolibéral. L’Inactuelle, 11 mars 2019.

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9 réponses à « Sport » et EPS : logique marchande, logique éducative…

  1. Avatar de Lamotte Lamotte dit :

    Merci Didier pour ces chroniques rafraichissantes et éclairantes.

  2. Avatar de Gerard Perreau Gerard Perreau dit :

    Intéressante défense de l’indispensable EPS a l’école mais peut-on seulement en rester encore a l’opposition éducation vs commercial ? Il y a besoin de penser en termes de parcours de pratique. Car les individus circulent, entrent, sortent, hésitent et le, les systèmes sont trop cloisonnés, hiérarchisés, disciplinaires, compétitifs… L’école (l’EPS) initie, sensibilise, donne des premières expériences mais le club associatif approfondit, fidélise, structure l’engagement. Entre les deux, il manque souvent des continuités réelles, des passerelles. La question n’est pas seulement celle du modèle… mais de la capacité à relier les expériences. L’école doit y contribuer, le club peut le permettre ensuite. Au-delà de l’indispensable rôle de l’école, l’enjeu est donc clair : construire des continuités école–club et organiser des parcours plutôt que juxtaposer des offres, penser le sport comme une trajectoire, pas comme le segment d’un marché. C’est probablement là que se joue le vrai changement d’échelle.

    • Je comprends la nécessité de construire une continuité. Néanmoins le rôle de l’École est d’éduquer les élèves. Je ne retrouve pas cette préoccupation dans les propositions de Patrick Roult et comme je le dis, je peux tout à fait le comprendre. Dans l’état actuel des choses, je dois dire que j’ai du mal à entrevoir une solution évidente.

      • Avatar de Patrick Roult Patrick Roult dit :

        Vous dites : « Néanmoins le rôle de l’École est d’éduquer les élèves. Je ne retrouve pas cette préoccupation dans les propositions de Patrick Roult  » Et pour cause, je ne parle en aucun cas de l’école, je parle de sport pas d’EPS.

  3. Avatar de Patrick Roult Patrick Roult dit :


    Bonjour Didier,


    Une remarque d’abord. Vous lisez mon texte avec la grille de l’EPS. Or je parlais des fédérations sportives, de sport donc pas d’EPS. L’école oblige, la fédération invite. L’élève qui s’ennuie lors d’une séance d’EPS n’a pas d’autre alternative que de prendre son mal en patience. L’adhérent qui s’ennuie dans son club, part. Ce départ n’est pas une faute morale. C’est une information.


    Je n’ai pas dit que l’autonomie, la flexibilité et la santé étaient des vertus. J’ai dit qu’elles étaient des faits et, mais vous ne le mentionnez pas, j’oppose ces faits à ceux qui m’ont été proposés : « Les gens sont devenus égoïstes, ils ne veulent plus s’engager, ils cherchent le confort. ». J’espère que vous serez d’accord avec moi que décrire n’est pas cautionner.


    L’accusation de « soumission à l’air du temps » est confortable. Elle dispense d’enquêter sur ce que vivent les gens. Et en outre, elle se prononce à bonne distance d’une assemblée générale. Les dirigeants de fédérations, eux, doivent retrouver des adhérents avant d’avoir le luxe de leur transmettre quoi que ce soit.


    Quant à l’opposition « marchande contre éducative », je ne la reconnais pas. Une fédération n’est pas un commerce, c’est une association qui ne relève pas du secteur marchand. Ce qu’elle propose, quand elle le propose bien, c’est de l’engagement, du collectif et parfois du temps long. Refuser de regarder pourquoi les gens partent ne défend pas la logique éducative, par contre, cela laisse le marché occuper un terrain déserté.

    • Bonjour Patrick

      Evidemment je parle du point de vue de l’EPS. Notre public est captif, le vôtre ne l’est pas. Donc je comprends tout à fait les contraintes auxquelles les fédérations doivent faire face.

      Ce qui m’intéressait dans ce billet c’était de contraster votre lecture du comportement des individus et celle des auteurs critiquant l’hypermodernité. Je ne critique pas le contenu de votre post. J’essaie simplement de faire réfléchir les profs EPS sur les enjeux de leurs enseignements.

      Merci pour le dernier paragraphe qui recadre complètement la discussion.

  4. Avatar de Stéphane Bouvier Stéphane Bouvier dit :

    Bonjour,

    Merci pour ce débat intéressant. Je me permets de partager quelques réflexions dans le désordre avec ma quadruple casquette de prof d’EPS, d’entraîneur fédéral, de dirigeant de club et de sportif autonome individualiste. Mais aussi de « campagnard » éloigné des salles de sport. 

    Le tableau me semble en effet beaucoup plus contrasté et les dynamiques à l’œuvre plus complexes, même si je comprends les deux thèses. 

    De quel âge parle-t-on ? De quel type de pratique (compétition, loisir, développement personnel, etc.) ? Sachant que certaines fédérations commencent timidement à prendre en compte la mesure du problème, même si le modèle sportif pyramidal reste prégnant. De quelles fédérations parle-t-on (fédérations classiques, FSGT, scoutisme, UNSS, …) ?

    • La « pratique actuelle est essentiellement individuelle ». Parfois une dizaine de jeunes de la même classe se retrouvent sur le terrain. Et ce n’est pas forcément pour faire de la compétition ou même progresser dans un sport. Juste pour se retrouver. Dynamique pas toujours facile à gérer pour le coach.
    • « L’adhérent qui s’ennuie dans son club, part. » Parfois l’enfant ne veut pas venir. Il vient quand même, forcé par ses parents. Ressort ravi. Ou traîne les pieds tout au long de la séance (voire pendant plusieurs années) et là, la galère commence pour l’encadrement.
    • « Une fédération n’est pas un commerce, c’est une association qui ne relève pas du secteur marchand. » Certaines fédérations ont vu une baisse drastique des entraîneurs bénévoles au profit des diplômés d’état (d’où une hausse du tarif des adhésions et un risque de perte de fréquentation sur certaines activités). Parfois, on assiste à la mainmise de certaines structures locales ou nationales sur les clubs ou les fédérations (syndicat de moniteurs, « Écoles » locales en position de monopole, etc.)
    • « Dictature de l’air du temps et des réseaux sociaux. » Certes, de plus en plus de participants aux marathons, des prix qui s’envolent, une fédé qui en profite avec son PPS, car il faut prouver, s’éprouver, montrer, se montrer, … Dans le même temps, se développent de nouvelles sociabilités. Des groupes d’entraînements informels d’amis ou familiaux pour se préparer à des cyclos, des courses sur route ou des trails. Des courses « off » hors cadre fédéral qui fonctionnent par le bouche-à-oreille à l’image des teuffeurs. Courses parfois suivies d’un apéro. 

    Et l’EPS dans tout ça ? S’adapter aux jeunes qui viennent même s’ils sont captifs (quoique, avec l’absentéisme et les dispenses de « confort », avec la recrudescence des cas de phobies scolaires également) ? Inventer, réinventer de nouvelles manières de faire sans forcément courir après les activités nouvelles ou zapper d’un sport à l’autre, sans forcément se restreindre à un rôle de « gentil organisateur » animateur ou rechercher le plaisir immédiat ?

    Stéphane Bouvier

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