Les conceptions éducatives des enseignants d’EPS

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Voici quelques semaines, j’ai proposé aux enseignants de renseigner un questionnaire pour mener une étude quantitative de leurs conceptions éducatives. Ayant obtenu suffisamment de retours, je suis en mesure d’en communiquer les résultats.

On cherche souvent à identifier des courants de pensée en analysant les propositions des auteurs. Je me suis moi-même essayé à cet exercice voici quelques mois (Delignières, 2024). Cette démarche amène à circonscrire, et aussi à opposer des blocs argumentaires extrêmement cohérents, des postulats philosophiques aux propositions de mise en œuvre. Il n’est pas certain cependant que les acteurs de terrain adhèrent de manière si rationnelle à tel ou tel courant de pensée. Beaucoup m’ont affirmé piocher çà et là ce qu’ils considéraient comme de bonnes idées, pour construire leur propre conception de l’EPS et de son enseignement. Il m’a semblé important de consulter les collègues pour tenter de faire émerger les conceptions qui les animent réellement.

Je reviens rapidement sur le questionnaire, dont la partie la plus importante consistait à retenir dans une liste de 12 propositions les quatre qui semblaient les plus importantes :

  1. L’EPS est une discipline de développement personnel, elle doit permettre à chaque élève de découvrir et d’enrichir ce qu’il est
  2. L’EPS doit contribuer de manière importante à la qualité du climat scolaire
  3. L’EPS doit lutter contre les inégalités sociales
  4. L’EPS doit faire mettre en activité les élèves, pour lutter contre la sédentarité
  5. L’EPS doit mobiliser les élèves en recherchant leur plaisir immédiat
  6. L’EPS peut exploiter n’importe quelle forme de pratique à partir du moment où elles permettent de mettre les élèves en activité
  7. L’EPS doit lutter contre les inégalités de genre
  8. L’EPS doit inciter les élèves à avoir des modes de vie actifs, tout au long de leur vie
  9. L’EPS doit partir des intérêts, des envies et des aspirations des élèves
  10. L’EPS doit permettre aux élèves d’étudier le patrimoine culturel des APSA
  11. L’EPS doit développer des attitudes citoyennes chez les élèves
  12. L’EPS doit développer de manière complète la motricité des élèves

L’appel à contribution a été largement diffusé sur les réseaux sociaux. Je remercie ceux qui l’ont relayé. Je tiens aussi à remercier Emeric Soulier qui a mis ce questionnaire en ligne, ce qui a permis d’accroître de manière significative le nombre de réponses. J’ai ainsi pu collecter 434 questionnaires valides.

L’échantillon des contributeurs se compose de 278 hommes et 156 femmes. 52 étudiants en Master MEEF, 338 enseignants titulaires, 10 enseignants vacataires, 4 cadres UNSS, 13 formateurs en UFRSTAPS ou en ESPE, 1 IA-IPR, 1 IG, 7 CPD et 1 DASEN, 7 retraités. En ce qui concerne l’âge des contributeurs, on a la répartition suivante, en catégories décennales :

En première approche, le tableau suivant présente pour chacune des 12 propositions le pourcentage total de citations, et le pourcentage de citations en première position. Par exemple, le développement personnel a été retenu par 36.87% des contributeurs, et placé en première position par 14.06%.

Le développement de la motricité et l’incitation à l’adoption de modes de vie actifs sont les plus souvent cités, et les plus souvent placés en première position. Ceci renvoie à des opinions partagées par une majorité des contributeurs, relatives à la pertinence motrice de l’EPS, et à sa nécessaire contribution à la santé des futurs adultes.

La lutte contre la sédentarité et la construction d’attitudes citoyennes sont également plébiscitées, mais plus rarement en première position.

Le développement personnel et l’accès au patrimoine culturel présentent également des pourcentages élevés, mais le plus souvent ils s’excluent mutuellement. Il s’agit de deux propositions particulièrement clivantes au sein de la communauté enseignante, comme les analyses suivantes le montreront.

Enfin quelques propositions comme la contribution au climat scolaire, la lutte contre les inégalités sociales ou de genre, semblent moins retenues, mais on verra qu’elles jouent un rôle important dans la structuration globale des réponses.

Un espace des conceptions éducatives des enseignants d’EPS

Les réponses au questionnaire ont été traitées par une analyse des correspondances multiples. Cette analyse permet de rendre compte de l’ensemble des réponses apportées dans un plan factoriel, mettant en évidence les proximités entre réponses.

On se limitera dans cette présentation aux deux premiers facteurs isolés par l’analyse des correspondances, qui représentent 29.8% de la variance totale (voir figure ci-dessous). Les 12 propositions présentées dans le questionnaire sont affichées en vert, en fonction des coordonnées calculées sur les deux premiers facteurs par l’analyse des correspondances. Dans ce type de graphique, les étiquettes représentent le centre de gravité du nuage de points correspondant aux réponses ciblant la variable affichée. Lorsque deux étiquettes sont voisines, on peut supposer que les deux variables ont été simultanément retenues par les contributeurs.

L’analyse fournit également une évaluation de la contribution de chaque variable aux facteurs identifiés, ce qui permet d’interpréter la signification de ces facteurs. Le premier facteur (axe horizontal, 16.275% de la variance totale) est principalement déterminé par les variables « Climat scolaire » et « Patrimoine culturel ». On peut l’interpréter comme un facteur contrastant une EPS conçue comme lieu d’apprentissage (vers la gauche) et une EPS conçue comme lieu de vie (vers la droite). Le second facteur (axe vertical, 13.553% de la variance totale) est principalement déterminé par les variables « Inégalités de genre » et « Inégalités sociales ». On peut l’interpréter comme contrastant une EPS centrée sur la société (vers le bas) et une EPS centrée sur l’élève (vers le haut).

L’analyse de l’espace ainsi créé et des liens entre variables permet de distinguer quatre clusters, cerclés en rouge sur la figure.

Le premier occupe la partie gauche de l’espace, regroupant les variables « Patrimoine culturel », « Motricité », « Mode de vie actifs » et « Attitudes citoyennes ». Il semble correspondre au courant de l’EPS culturaliste, tel que défini dans mon précédent article (Delignières, 2024).

Le second, à droite de l’espace, fédère les variables « Plaisir immédiat », « Développement personnel », « Aspirations des élèves », et « Sédentarité ». On retrouve ici les contours du courant de l’EPS du plaisir et de l’engagement (Delignières, 2024).

Le troisième regroupe les variables « Formes de pratiques » et « Climat scolaire ». Bien que proche du second, ce cluster semble assez autonome, et dénote une sensibilité particulière, qui nous a amené à définir le pôle de droite du premier axe comme l’EPS lieu de vie.

Le quatrième, en bas de l’espace, regroupe les variables « Inégalités de genre » et « Inégalités sociales ». Bien que moins fréquemment citées, ces variables renvoient à une sensibilité consistante de certains collègues aux problématiques sociétales de l’accès aux pratiques.

Ces clusters restent extrêmement étendus, et il ne faudrait pas imaginer que tous les collègues qui se situent dans leur nuage de points n’ont classé en rang utile que les variables qui y sont incluses. Comme je le disais en introduction, souvent les collègues ne s’alignent pas aveuglément dans un courant de pensée, mais font parfois preuve d’un éclectisme étonnant. Les clusters identifiés ne sont que des entités statistiques.

L’analyse des correspondances a également permis de situer dans ce plan factoriel certaines variables supplémentaires, renseignées dans le questionnaire :

Le sexe (Hommes ou Femmes) est indiqué en violet. Les résultats suggèrent que les hommes sont plus proches de l’EPS culturaliste, et les femmes plus tentées par l’EPS du plaisir et de l’engagement. Les deux variables sont cependant très proches l’une de l’autre, et les nuages de points qu’elles représentent sont évidemment très étendus et s’interpénètrent largement.

En ce qui concerne l’âge (classé en intervalles décennaux, en rouge), on pouvait s’attendre à un glissement générationnel des conceptions. Ce n’est que modérément le cas, et là aussi les différentes classes d’âges sont très proches les unes des autres, et situées dans la partie centrale de l’espace. On peut noter quand même la proximité de la classe 20-29 avec la variable « Plaisir immédiat ». Enfin le positionnement des contributeurs de plus de 60 ans, estimé sur un effectif plus faible (19), doit être considéré avec précaution.

Les établissements de formation initiale sont indiqués en gris (à noter que n’apparaissent que les établissements mentionnés par plus de 10 contributeurs). Je laisse les collègues de chaque centre de formation apprécier la manière dont les réponses les ont localisés dans cet espace. On peut noter que pour certains contributeurs assez avancés en âge, la formation initiale est une histoire assez ancienne, et les conceptions développées dans les établissements ont pu évoluer depuis. Par ailleurs certains contributeurs ont déclaré en commentaires libres avoir profondément transformé leurs conceptions au fil du temps, et être davantage influencés par les productions actuelles que par leur formation initiale.

Les auteurs les plus fréquemment cités en référence sont notés en jaune (à noter que n’apparaissent que les auteurs ou les collectifs mentionnés par plus de 10 contributeurs). D’une manière générale, il s’agit de collègues ou de collectifs qui produisent régulièrement des points de vue consistants sur l’EPS et son enseignement. Certains seront peut-être surpris de leur positionnement, mais ce dernier représente surtout la manière dont leurs lecteurs les perçoivent, et les jugent utiles pour étayer leurs propres conceptions de l’EPS, plutôt que ce que les auteurs peuvent considérer comme leurs messages essentiels. J’ai été notamment surpris que le Centre EPS & Société, bien que fréquemment cité, soit situé si loin de la variable « Patrimoine culturel ». Mais beaucoup semblent avoir surtout retenu les préoccupations sociétales du Centre, ce qui est loin d’être illégitime. Enfin quelques auteurs présents dans le graphique sont juste au-dessus de la barre des 10 citations, ce qui rend leur positionnement peut-être moins assuré.

Discussion

L’objectif de ce travail était de constituer un « espace des conceptions éducatives » des enseignants d’EPS, basé sur leurs propres déclarations. J’avoue avoir parfois craint de ne rien pouvoir extraire des données que je recueillais. La modélisation fournie par les analyses, sur les deux premiers facteurs, me semble tout à fait pertinente. L’interprétation de ces deux premiers facteurs, l’EPS comme « lieu d’apprentissage » ou comme « lieu de vie » pour le premier et une EPS « centrée sur la société » ou « centrée sur l’élève », me parait particulièrement intéressante, pour une analyse globale de cet espace. On doit cependant garder à l’esprit que ces deux premiers facteurs ne rendent compte que de 30% de la variance totale, et que le graphique ne représente qu’une projection, sur un espace à deux dimensions, de la complexité des réponses. On pourrait aller plus loin en prenant en compte les facteurs suivants (l’analyse fournit des informations concernant 12 facteurs, d’importance décroissante). L’interprétation des résultats devient beaucoup plus complexe, sans modifier fondamentalement les informations procurées par le premier niveau d’analyse.

N’ayant conservé que les contributions correctement renseignées, on peut considérer que le positionnement des 12 propositions dans cet espace, sur la base de 434 contributions, constitue une base valide, et consistante. Il faut savoir qu’une quarantaine de réponses ont été jugées intraitables (par exemple attribuant des scores à toutes les propositions, sans que l’on puisse en inférer un classement), et ont été écartées. Il me semble pourtant que les consignes étaient claires…

On peut évidemment dire que l’on ne retrouve dans les résultats d’une telle étude que ce que l’on y a injecté au départ. Certains ont notamment regretté que le questionnaire soit limité à 12 propositions. Ces énoncés ont été choisis avec soin, de manière à balayer de manière à peu près exhaustive tout ce qui se dit et s’écrit depuis une vingtaine d’années sur l’EPS. On a également cherché à les situer au même niveau, décrivant surtout des positions relatives aux finalités de l’EPS, en évitant d’évoquer les moyens à mettre en œuvre pour les poursuivre. La différence est cependant parfois ténue entre finalités et moyens, et je conçois que l’on puisse discuter, proposition par proposition, leur appartenance à l’une ou l’autre des catégories. Je pense en outre qu’une liste plus longue n’aurait sans doute pas conduit à des résultats aussi explicites. Certains ont également critiqué l’obligation de se limiter à quatre propositions. Il me semble au contraire que cette contrainte était essentielle, pour que chacun se concentre sur ce qui lui semblait incontournable.

Cette étude n’épuise certainement pas le sujet, et laisse la voie ouverte soit à d’autres travaux du même type, basés sur des questionnaires différents, soit sur des méthodologies radicalement différentes. Je conçois que cette approche, essentiellement quantitative et statistique, puisse laisser insatisfaits ceux qui sont plus attachés à une vision plus qualitative de ces problématiques.

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