Les « anciens » et les « modernes » en Éducation Physique et Sportive

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Les périodes de transition, en EPS, ont souvent été présentées comme une guerre entre les anciens et les modernes. On peut en trouver un bel exemple chez Loisel (1935), qui commence par faire l’éloge des méthodes actives, qui ont su « rajeunir les méthodes d’éducation », en proposant de dépasser les pédagogies traditionnelles basées sur la soumission au maître et la transmission verticale des savoirs. Passant en revue l’ensemble de méthodes d’Éducation Physique existant à l’époque, il en vient à couronner la méthode naturelle, qu’il voit comme l’opérationnalisation de ces méthodes actives : « l’hébertisme, c’est déjà de l’éducation nouvelle ou mieux, c’est de l’éducation tout court ». Plus tard, Jacques de Rette, militant pour l’organisation de l’Éducation Physique selon le modèle des Républiques des Sports, déclare tout de go que « la gymnastique de grand-père est morte » (De Rette, 1962).

Disons en première analyse que l’argument est assez pratique, sympathique : je suis dans le vent de l’histoire, j’innove, les « autres » ne sont que de vieux barbons englués dans leurs antiennes surannées. C’est aussi un argument volontiers populiste, renvoyant à un jeunisme de bon aloi auquel il est sans doute séduisant de s’identifier.

A l’heure où l’EPS semble à nouveau vivre des mutations majeures (évoquées notamment dans la table ronde « l’EPS à un tournant ? » organisée par le SNEP le 17 décembre 2021), et où une « nouvelle EPS » tente de construire son émergence, il fallait s’attendre à voir à nouveau apparaître des arguments de cette nature. Je livre ici le détail de quelques interactions récentes, qui permettront d’illustrer la problématique.

Un procès en passéisme

Lors de la 4ème Biennale de l’AEEPS, en octobre 2021, j’ai été invité par François Lavie en tant que grand témoin. Je l’avais prévenu que mes interventions pourraient être quelque peu critiques vis-à-vis des propositions de certains groupes ressources de l’association. J’ai clairement exprimé, notamment lors ma conférence introductive, mes réticences vis-à-vis de certaines évolutions actuelles de l’EPS, exploitant des « formes scolaires de pratique » mettant à distance les formes culturelles de pratique des APSA, cherchant à cultiver le plaisir immédiat des élèves, en répondant à leur aspirations et en leur proposant des « activités nouvelles » (Delignières, 2021c). François Lavie a visiblement été déçu de cette intervention, et m’a dit qu’il regrettait de m’avoir invité, que je défendais une « conception passéiste » de l’EPS, déconnectée des réalités actuelles de l’enseignement. Réaction similaire de Loïc Le Meur, qui pose ce commentaire sur mon blog : « il en va de soi que tes propositions passéistes ne me conviennent pas …que ce soit d’un point de vue idéologique ou pragmatique ».

Quelques mois plus tard, en réponse à un article intitulé « L’EPS de demain : plaidoyer pour un minimum de conscience politique » (Delignières, 2022a), Serge Durali s’autorise à me qualifier de « petit Zemmour de l’EPS ». Ce commentaire évidemment visait les conceptions culturalistes que je défendais, qu’il concevait comme un « retour à l’EPS des années 60 ». On conviendra qu’en pleine campagne électorale et en pleine déferlante du populisme zemmourien, ce commentaire manquait peut-être d’élégance.

Ce procès en passéisme, au « retour à l’EPS des années 60 » (j’ai envie de répondre que la pédagogie des compétences et l’éducation à la citoyenneté, que je défends principalement depuis quelques années, n’étaient pas particulièrement de saison à l’époque), s’enrichit de remarques liées aux références sur lesquelles je m’appuie, comme « sentant la naphtaline », ou s’appuyant sur « une conception crypto-stalinienne de la culture avec une rhétorique dépassée et datée » (Serge Durali).

Je ne livre ces exemples qu’à titre illustratif. Ils sont néanmoins suffisamment récurrents et consistants pour supporter un début d’analyse. J’essaierai ici de donner du sens à plusieurs niveaux de réflexion : je tenterai notamment d’approfondir l’idée de modernité, et de circonscrire et bien différencier pensée moderniste et pensée moderne.

La modernité

L’acceptation la plus utile de ce concept renvoie aux modes de vie autorisés, induits, suggérés, notamment par les environnements politiques, économiques, et technologiques, à un moment donné de l’évolution des sociétés : organisation du travail, opportunités de transport, de communication, de consommation, de loisirs, etc. La consommation de masse, dans les années 60, a ainsi ouvert les sociétés occidentales à une certaine modernité, mettant à disposition de larges franges de la population diverses facilités (voiture, téléphone, télévision, électro-ménager, etc.).

La période actuelle est caractérisée par une autre modernité, que Lipovetsky (2006) qualifie d’hypermodernité : des sociétés « emportées par l’escalade du toujours plus, toujours plus vite, toujours plus extrême dans toutes les sphères de la vie sociale et individuelle ». L’hypermodernité peut être comprise comme une mise en scène idéologique du néolibéralisme. Il faut comprendre ici « idéologie » au sens marxiste : un « message » qui vise à mystifier, à leurrer les individus en masquant les objectifs réels du système, au travers d’une vitrine aguichante. Faute de permettre à tous les conditions d’une véritable émancipation, d’un véritable accomplissement, l’hypermodernité fait croire à chacun qu’il peut combler son existence par des plaisirs fugaces, des innovations technologiques ou des expériences émotionnelles inédites. Lorsque le néolibéralisme renvoie chacun à ses responsabilités individuelles, en termes de réussite, d’employabilité, de santé, etc., l’hypermodernité dresse en majesté les délices de la centration sur soi et de sa mise en scène, notamment sur les réseaux sociaux. L’individu hypermoderne navigue ainsi de manière superficielle au travers de multiples sollicitations, espérant trouver le bonheur dans la satisfaction de désirs que l’on a su lui suggérer comme essentiels.

J’ai récemment tenté d’analyser les évolutions actuelles de l’EPS au crible de ce cadre théorique (Delignières, 2021a, 2021b, 2022b). Il me semble que ces tendances d’évolution, caractérisées notamment par la recherche d’activités nouvelles, le souci de satisfaction des aspirations des élèves, la quête de leur plaisir immédiat, la proposition d’activité de développement personnel, le recours systématique aux environnements numériques, résonnent fortement avec la société hypermoderne et la logique néo-libérale qui la sous-tend.

Là, j’ai senti que j’avais franchi une ligne rouge… On a le droit de dire que l’École et les enseignants subissent les politiques néolibérales, mais suggérer que les enseignants puissent, dans les activités qu’ils proposent à leurs élèves, participer à cet élan néolibéral et hypermoderne, ne pouvait être entendu. Ainsi Serge Durali affirme : « je n’avais pas perçu que la profession était constituée d’enseignants qui dans leurs offres de formation, dans leurs mises en œuvre étaient les suppôts du néo-libéralisme ». Et il ajoute dans un autre commentaire : « ton radotage sur les dangers du libéralisme est une « tarte à la crème » car caricatural et simpliste ». Couvrez cette hypermodernité que je ne saurais voir, par de pareils objets les âmes sont blessées… Cécité étonnante pour quelqu’un qui vient de publier un ouvrage sur l’histoire politique de l’EPS.

Le modernisme

On peut définir le modernisme comme une attitude poussant à agir en conformité avec son temps, et par voie de conséquence à relativiser les valeurs auparavant valorisées, considérées comme dépassées (Fournier, 2021). Le modernisme est une tendance à préférer ce qui est « moderne » et à se détacher de la « tradition » : une quête éperdue de modernité, de ce qui aurait le caractère de moderne, de nouveau, d’innovant.

Dans le cadre actuel de l’hypermodernité, le modernisme induit une structuration psychologique particulière des individus. Charles (2005) résume de manière abrupte cette psychologie hypermoderne, par le développement « du goût des nouveautés, de la promotion du futile et du frivole, du culte de l’épanouissement personnel et du bien-être, bref de l’idéologie individualiste hédoniste ». On peut évoquer de même une centration sur le présent, dont il s’agit de jouir autant que possible, un blocage de la réflexion, un désengagement vis-à-vis des problématiques collectives (voir notamment Citot, 2004 et Tapia, 2012).

Le constat est assez désarmant. Mais il faut bien comprendre que l’hypermodernité n’est pas un choix, et la psychologie de l’individu hypermoderne est un formatage avant tout subi. L’hypermodernité est une idéologie qui pénètre insidieusement tous les aspects de la vie, qui s’inscrit dans les mentalités comme une norme, qui génère de la satisfaction en apportant du baume aux frustrations. Et cette imprégnation ne passe pas par une imposition brutale : elle opère avant tout par le plaisir : plaisir de la consommation, des expériences nouvelles, de la promotion individuelle.

Il faut aussi comprendre que l’hypermodernité institue un sens commun, au sens de Bachelard : une matrice de perception, d’interprétation et de légitimation du réel. Et si la critique de l’hypermodernité est si difficile à entendre, et déclenche ces réactions épidermiques, c’est que nous sommes tous baignés dans son univers, formatés psychologiquement pour y participer, et que nous y trouvons du plaisir.

Alors en effet lorsque quelqu’un s’autorise à en questionner les incidences dans les pratiques professionnelles, on a l’impression que l’on brise un jouet que l’on pensait innocent, mais qui cache sans doute des déterminismes plus délétères. Je me souviens de cette remarque posée sur le chat lors de la visio-conférence du SNEP, le 17 novembre 2020 : une collègue se demandait : « mais qu’est-ce qu’ils ont contre le STEP ? ». Je comprends que l’on soit personnellement attaché à certaines pratiques. Mais lorsqu’il s’agit de décider celles qu’il convient de sélectionner dans le cadre de l’enseignement de l’EPS, cela mérite sans doute un temps de réflexion. Amélie Broudissou (2022) a récemment évoqué ce problème par rapport à l’introduction du yoga dans les programmations : « il faut distinguer un militantisme basé sur un plaisir et un intérêt propre, de la démonstration de l’intérêt réel que présente l’introduction de la culture du yoga à l’école et en EPS ».

Si le modernisme est une attitude principalement révélée par l’adoption de certains comportements, certains en proposent des formulations théoriques plus élaborées, que l’on peut appeler pensée moderniste. Cette dernière apparaît surtout comme une tentative de rationalisation, et de légitimation des comportements (hyper)modernes. J’ai réagi voici quelques mois à une déclaration de Guillaume Dietsch, qui affirmait que « l’EPS de demain [devait] s’inscrire dans une vision prospective et mener une réflexion autour des évolutions de la culture jeune, plus particulièrement celles relevant du metasport » (Delignières, 2022a). On ne se situe plus ici dans un modernisme diffus, mais dans une pensée moderniste affirmée. Dietsch et Durali (2022) poursuivent dans cette logique quand ils énoncent que « la définition d’une culture corporelle à l’école et en EPS est à entrevoir dans une vision plus macroscopique, où les valeurs individualistes de la société deviennent exacerbées et traduisent un passage social et économique dans « l’hypermodernité » » (p. 334). On peut évidemment accepter cette évolution des mentalités et des modes de vie comme inéluctable, voire souhaitable, et se dire qu’il faut y préparer les élèves. On peut aussi questionner cette sujétion docile aux évolutions sociétales, notamment en ce qui concerne les objectifs d’émancipation fréquemment invoqués par les enseignants.

Pensée ancienne et pensée moderne

La modernité génère-t-elle nécessairement une pensée plus « moderne » ? Question intéressante, qui a alimenté de nombreux débats. Auguste Comte a par exemple décrit comment, « de manière inexorable », la pensée humaine est passée des croyances théologiques aux explications métaphysiques, pour accéder enfin à la pensée positive. Cette vision d’une pensée moderne, s’émancipant de la tradition, tradition sclérosée dans les dogmes et conservatrice par essence, pour aller vers une démarche pilotée par la raison, est sans doute pertinente pour décrire le temps long de l’histoire des idées. Sur des temporalités plus courtes, il convient sans doute d’être un peu plus circonspect.

Qu’est-ce qu’une pensée moderne ? Certainement une pensée qui en effet se construit davantage sur l’argumentation et la raison que sur le dogme. Une pensée qui accepte la contradiction et se renforce des controverses. Une pensée puissante, dans la mesure où elle dépasse les systèmes antérieurs, où elle permet de réfléchir de manière pérenne, même dans un monde qui évolue, et aussi qui donne des clés pour « penser autrement ». Dans ce sens, la pensée moderne ne renvoie pas à une nécessaire contemporanéité, et les philosophes du siècle des Lumières en restent certainement des références centrales. Des textes majeurs, tels que Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789), la loi de 1905 sur la laïcité, ou le Plan Langevin-Wallon (1947), conservent toute leur modernité, malgré les années qui passent. Ce qui n’empêche évidemment pas les populistes de tous poils, identitaires, nationalistes, racistes, élitistes, de réinterpréter ces argumentaires en fonction de leurs intérêts du moment. L’actualité récente en offre de multiples exemples.

La pensée moderne est aussi pilotée par des valeurs (universalisme, émancipation, égalitarisme, humanisme…), références essentielles qui évitent de se laisser happer par certaines attractivités passagères, par des effets de mode. Valeurs souvent maltraitées par la pensée moderniste, au profit d’intérêts plus localisés.

On peut ajouter aussi que la pensée moderne est essentiellement complexe, et systémique : elle évite de se limiter à construire des raisonnements qui ne prendraient pas en compte l’ensemble du système dans lequel ils devront se développer, ainsi que son histoire et ses possibles évolutions (Morin, 2014).

Enfin il est clair que la puissance des idées ne se mesure pas à leur nouveauté : « la prétention qu’implique le concept de modernité selon laquelle le temps présent ou bien notre époque aurait le privilège de la nouveauté et pourrait donc s’affirmer en progrès par rapport au passé est totalement illusoire » (Jauss, 1978). Citot (2005) insiste lui aussi sur la nécessité de ne pas confondre le moderne avec le contemporain, ou l’actuel : « tout ce qui est nouveau dans notre société n’est pas moderne, et ce qui est plus proche dans l’ordre du temps n’est pas nécessairement plus moderne. L’usage confond le moderne et l’actuel, mais il appartient à la philosophie de poser une distinction conceptuelle claire. Si en effet la modernité n’était rien d’autre que la contemporanéité, il n’y aurait là rien à penser, sinon le passage comme tel du temps » (Citot, 2005).

Modernisme et passéisme

Revenons à la dialectique des « anciens » et des « modernes ». D’une manière générale le « modernisme » semble avant tout caractérisé par une envie de s’inscrire dans « l’air du temps », pour se donner l’impression d’innover, de ne pas subir la routine[1]. En contraste, le « passéisme » est essentiellement défini de manière négative : c’est tout ce qui fait objection à cet élan vers la modernité, et qui en conteste le bien-fondé. On peut à ce niveau de l’argumentation se livrer au développement de quelques exemples.

Pour reprendre un parallèle que j’ai déjà évoqué dans un billet précédent (Delignières, 2022b), le « modernisme » face au réchauffement climatique peut correspondre au fait de le relativiser, en citant quelques « experts » climato-sceptiques, de se dire que de toutes façons la technologie devrait nous aider à nous en sortir, et surtout de ne pas renoncer à ce week-end à Marrakech parce « pour une fois, ce n’est pas grave ». Les « passéistes » (souvent très jeunes par ailleurs) parlent plutôt de nécessaires prises de conscience, de changement de mode de vie, de décroissance, de sobriété. Le président Macron, moderniste s’il en fût, a parlé à leur sujet de « modèle Amish »… D’un autre côté, on se rend compte que les canicules estivales et la crise énergétique ont singulièrement fait évoluer les mentalités à ce niveau : la sobriété devient furieusement tendance…

Au niveau de la société, le « modernisme » se situe évidemment dans ce fameux néolibéralisme, la mondialisation des marchés, la prime aux élites et la limitation de l’assistanat, la promotion des start-up et autres licornes, la gestion comptable des services publics. Les « passéistes » de leur côté revendiquent le droit au bonheur et à une vie décente pour chacun, quels que soient les hasards de sa naissance (ceux-là sont souvent qualifiés de « gauchistes » ou de « crypto-communistes »).

Au niveau de l’École, le modernisme vise en parfait accord avec le point précédent à hiérarchiser et sélectionner les élèves, pour fournir au pays l’élite dont elle a besoin, et surtout à ne pas perdre trop de ressources avec les gens de rien, pour lesquels on ne peut de toutes façons pas grand-chose (Delignières, 2022c). Donc une École centrée sur les savoirs fondamentaux (les enfants des familles privilégiées sauront se former à une culture plus élaborée par ailleurs), la suppression du collège unique, la réforme de l’enseignement professionnel, la réforme du baccalauréat, une sélection féroce à l’entrée à l’université. Les « passéistes » de leur côté récitent les gammes du plan Langevin-Wallon (1947), évoquant inlassablement la nécessité de lutter contre les inégalités sociales, de permettre à tous d’accéder à la richesse culturelle et à l’émancipation. On aime les désigner aujourd’hui, d’un ton un peu méprisant, comme « pédagogistes ». On y reconnaîtra notamment Philippe Meirieu, Philippe Perrenoud, François Dubet, Laurence de Cock, Jean-Paul Delahaye, pour ne citer que ceux qui me sont les plus chers.

Quant à l’EPS, elle a encore une fois un positionnement « entièrement à part ». Les « modernistes », s’ils n’envisagent pas de contribuer à une sélection de l’élite (position souvent affichée au travers d’une opposition farouche au « modèle sportif », considéré comme essentiellement élitiste), semblent surtout attirés par l’air du temps de l’hypermodernité : il est impératif de satisfaire les aspirations des élèves, de leur procurer du plaisir immédiat, de leur proposer des activités en prise avec la « culture jeune », d’habiller les séances d’EPS des derniers développements de la technologie numérique, de satisfaire cette centration sur l’individu, sa silhouette, son corps et ses projets, que promeuvent les médias et les réseaux sociaux. Les « passéistes », de leur côté, « radotent » sur ces évolutions de l’EPS qu’ils estiment soumises aux dérives néo-libérales de la société, et cherchent à promouvoir une EPS valorisant l’étude du patrimoine culturel des APSA, porteuse de projets collectifs authentiques et de formation citoyenne critique. On les appellera donc « passéistes ». J’en suis en effet, et j’y inclus volontiers les collègues du Centre EPS & Société, et notamment Christian Couturier (2022a, 2022b), Anjelko Svrdlin (2022a, 2022b), Alain Becker et Dominique Kraemer (2021, 2022), qui ont récemment produit des réflexions particulièrement exigeantes sur l’EPS. Je me permets de joindre ces références à ce billet.

Chacun devrait se poser la question, sur les quatre domaines que je viens d’évoquer, s’il se situe du côté des « modernistes » ou de celui des « passéistes ». Personnellement je me sens clairement passéiste sur les quatre, je trouve cela cohérent, progressiste, et en définitive très moderne… On pourrait d’ailleurs se demander si l’on peut raisonnablement être passéiste sur la majorité des domaines, mais moderniste sur l’un d’entre eux. Ce qui pourrait déboucher sur des introspections intéressantes. Enfin on pourra se demander qui, des « modernistes » ou des « passéistes », développent une pensée moderne, telle que définie précédemment…

[1] Juste à titre anecdotique, j’avais noté cette formule qu’un collègue avait apposé sur son profil Twitter : « innover pour ne pas s’ennuyer ». Cela semble anodin et bon enfant. En y réfléchissant bien, je pense que l’on ne pourrait trouver définition plus ramassée de la psychologie hypermoderne.

Références

Becker, A. & Kraemer, D. (2021). A propos de la « forme de pratique scolaire » – De l’irrévérence à l’absence de révérence. ContrePied, Hors-série n° 29, 48-50.

Broudissou, A. (2022). Yoga, intérêts et limites. Site EPS & Société, 3 juin 2022.

Citot, V. (2005). Le processus historique de la Modernité et la possibilité de la liberté (universalisme et individualisme). Le Philosophoire, 25, 35-76.

Couturier, C. (2022a). Pratique sociale de référence : Quésako ? Site du SNEP-FSU, 08 Avril 2022

Couturier, C. (2022b). Vers quelle pratique ? Centre EPS et Société – 7 juin 2022

De Rette, J. (1962). La gymnastique de grand-père est morte. EPS, 61, 20-23.

Delignières, D. (2021a). Quelle EPS dans une société néolibérale ?   Site personnel, le 13 mars 2021

Delignières, D. (2021b). Une EPS hypermoderne. Site personnel, le 5 mai 2021

Delignières, D. (2021c). Formes de pratique scolaire, formes scolaires de pratique Usages et mésusages des concepts. Site personnel, 23 octobre 2021.

Delignières, D. (2022a). L’EPS de demain : plaidoyer pour un minimum de conscience politique. Site personnel, le 11 janvier 2022.

Delignières, D. (2022b). L’École, entre universalisme et individualisation. Site personnel, le 26 septembre 2022.

Delignières, D. (2022c). L’idéologie méritocratique : le mythe de « l’égalité des chances . Blog, le 22 janvier 2022.

Dietsch, G. & Durali, S. (2022). Une histoire politique de l’EPS du XIXe siècle à nos jours. Paris : De Boeck Supérieur.

Fournier, L. S. (2021). Anthropologie de la modernité. Paris : Armand Colin.

Jauss, H.R. (1978). Pour une esthétique de la réception. Paris : Gallimard.

Kraemer, D. & Becker, A. (2022). À propos de Forme de pratique scolaire. ContrePied, Hors-série n° 30, 46-48.

Lipovetsky, G. (2006). Le Bonheur paradoxal. Essai sur la société d’hyperconsommation. Paris : Gallimard.

Loisel, E. (1935). Bases psychologiques de l’éducation physique. Paris: F. Nathan.

Morin, E. (2014). Enseigner à vivre. Manifeste pour changer l’éducation. Paris : Actes Sud.

Svrdlin, A. (2022a). Vous avez dit rôles sociaux ? Site SNEP-FSU, 11 janvier 2022

Svrdlin, A. (2022b). Quels rapports entre les finalités et l’EPS. Site SNEP-FSU, 21 juin 2022

Wallon, H. (1959). Sociologie et Éducation. Enfance, 12(3-4), 324-333.

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9 réponses à Les « anciens » et les « modernes » en Éducation Physique et Sportive

  1. Avatar de Stéphane Bouvier Stéphane Bouvier dit :

    Merci pour ces articles qui ont l’avantage de susciter débats et réflexions …
    Prof d’EPS de base je me suis parfois senti schizophrène ou inutile, ne sachant plus trop à quoi je pouvais bien servir au gré des réformes ou des polémiques … Santé, culture, plaisir de faire, lutte contre l’échec scolaire, sociabilisation, lutte contre les « dérives » de la société post-moderne, l’ère du vide … ?
    Ce qui m’émeut, c’est de voir de plus en plus d’élèves en souffrance, phobiques, cachés derrière les piliers du gymnase ou derrière les autres, hypersensibles à l’image qu’ils pensent renvoyer, sclérosés par la peur de l’erreur, en échec avant même d’avoir commencé, frileux lorsqu’il s’agit de prendre des décisions, léthargiques quand ils renvoient le volant au hasard tout en ayant l’impression de bien faire, … Et tout cela c’est entièrement de leur faute (éthique de responsabilité de Weber) !
    Alors oui, je fais du culturalisme passéiste. Mais je le fais pour que mes élèves osent en « pleine conscience ». Qu’ils osent prendre une décision rapide même si, pétris de doutes, ils redoutent l’échec. Qu’ils osent prendre des paris sur le déroulé de l’action alors qu’ils n’en maîtrisent pas tous les tenants et les aboutissants. Qu’ils osent s’engager dans un défi physique qu’ils pensent impossible à tenir. Qu’ils osent donner leur avis et prendre en compte ceux des autres sans avoir peur de ne pas être à la hauteur ou de se voir contredits. Qu’ils osent engager leur corps dans des formes complexes et signifiantes au vu de tous sans honte …
    Se mettre en mouvement ne suffit pas forcément …

  2. Avatar de Eric Poinsot Eric Poinsot dit :

    Débat mainte fois discuté depuis la nuit des temps…

    L’arbitrage entre « passéistes » ou « modernistes » en EPS n’est-elle pas une problématique liée à la conception même de ce qu’on défini comme un élève physiquement éduqué ?
    Veut-on un soldat, un homme en bonne santé, un homme naturel, un sportif, un citoyen lucide, un « joueur » engagé etc… ?

    Ce qui évolue et que le pédagogue ne peut ignorer car pouvant influer sur l’optimisation de ses processus d’enseignement, quelles qu’en soient ses stratégies, ce sont :
    – Les connaissances scientifiques (physiologiques ou neuro/psychologiques)
    – Les évolutions techniques et matérielles (capteurs et traitements des données, matériaux plus performants etc..)
    – L’évolution des mentalités collectives et individuelles (nouvelles pratiques, apétences montantes vers le ludique, le « non encadré » auto-régulé, la centration sur soi, l’effort consenti ou refusé, l’inclusion des différences de chacun, le travail en réseaux etc…)
    – L’hétérogénéité et la diminution des ressources physiques générales des élèves (condition physique générale et sédentarité, obésité, diabète, asthme, obstacles neuro-cognitifs etc …)

    En supposant que la finalité de l’élève « physiquement éduqué » soit un invariant consensuel, le pédagogue peut-il alors construire sa formation en ignorant ces données du présent ? Mais, pareillement, ces données bien que changeantes auraient-elles la moindre légitimité à faire évoluer ce que devrait-être un élève physiquement éduqué ?

    Autrement dit, éduque t-on l’élève pour coller aux valeurs et aux connaissances de la société du moment ou défini-t-on ce que que devrait-être dans l’absolu un élève physiquement accompli pour construire une société éduquée ?

    De même, parce qu’une idée ou une pratique éducative est dite « novatrice », (c’est en réalité souvent que les moyens instrumentaux ou les mots qui changent), ont-elles le pouvoir magique de supplanter ce qui était réalisé auparavant sans que l’on évalue leurs effets réels à long terme ?

    L’histoire de l’éducation montre à mon sens que ce sont davantage les techniques et moyens employés qui évoluent, et que rares sont les « révolutions coperniciennes » en la matière.
    On pourrait toutefois souligner ces dernières années un net basculement dans la conception d’un savoir transmis verticalement partant du maître vers l’élève vers un savoir transmis plus horizontalement d’élèves à élèves dont le maître ne serait qu’un médiateur-accoucheur.
    Bref, comme si l’on redécouvrait la maïeutique de Socrate sous le déguisement moderne de la co-éducation, de la co-construction et tous autres « co » se gargarisant du COllectif tout en érigeant l’individu en maître-étalon…
    C’est là tout le paradoxe des « anciens » et des « modernes » en matière d’éducation.

    Le nœud de ce problème systémique reste la position du curseur entre la prise en compte du désir et du présent de l’apprenant au risque de tomber dans une démagogie délétère et la transmission par injonction d’un savoir immuable et normatif au risque de tomber dans une forme d’autoritarisme et d’obscurantisme.

    Eric Poinsot

    • « Autrement dit, éduque t-on l’élève pour coller aux valeurs et aux connaissances de la société du moment ou défini-t-on ce que que devrait-être dans l’absolu un élève physiquement accompli pour construire une société éduquée ? »
      C’est en effet LA question. Mais à partir du moment où l’on est critique par rapport à la « société du moment », ça devient une question politique. C’est ce que j’essaie de défendre dans les textes que j’ai publiés récemment sur ce sujet. Il me semble que l’on ne peut se contenter de prendre acte des évolutions actuelles des modes de vie, et se dire qu’il faut préparer les élèves à y faire face.
      Donc il ne s’agit pas d’une simple question pédagogique. C’est sur le terrain politique qu’il faut argumenter.

      • Avatar de Poinsot Poinsot dit :

        En effet, mais qu’est-ce qui n’est pas politique finalement ?

        C’est toujours une vision du monde dans laquelle nous nous sommes tous construit nous-mêmes dès notre jeunesse dont il est difficile de se départir, consciemment ou non.
        On peut entendre alors autant l’amertume des anciens regrettant leur « monde perdu » comme celle des jeunes entendant le leur comme déprécié par ces « anciens ».

        Toutefois, au-delà des biais cognitifs liés à cette construction « originelle » de la pensée, on peut imaginer que la réussite éducative serait justement de pouvoir s’en libérer. Mais en est-on vraiment certain même une fois hautement diplômé…

        Personellement, je suis très proche des thèses que vous défendez. Cela est probablement lié à un vécu personnel, mais j’espère aussi à des choix politiques réfléchis, mais toujours contestables.

        Je suis toutefois surpris d’entendre des collègues estimables et reconnus vous invectiver de tel sorte.
        Cet argumentaire caricatural voulant que tous les tenants d’un certain « c’était mieux avant » (mais pas sur tout) soient automatiquement discrédités et accusés d’une pensée réactionnaire me semble tout autant injustifiable que ceux invalidant régulièrement la nouveauté de peur que leurs schémas soient bousculés.
        Ses deux accusations se classent en arguments d’autorité ou de principe plutôt que de raison.

        Cela est d’autant plus troublant lorsque les « opposants » disent poursuivre un but semblable, celui de l’accès facilité à l’éducation pour tous.
        Y-a-t-il alors seulement dissonance dans les moyens d’y parvenir, divergence dans le diagnostic fait de notre société contemporaine, ou un manque de lucidité des uns ou des autres sur l’analyse, l’évaluation, et les effets présumés à court et long terme sur ce que fait l’EPS aujourd’hui ?
        Car une pensée politique n’est pas effective parce que simplement énoncée, elle doit décliner sa cohérence et sa traduction pratique jusqu’au moindre détails de la vie.
        À ce titre, la pédagogie et la didactique en font bien parti.

      • Je pense que les sujets deviennent politiques quand on le décide. Jusque dans les années 60 l’échec scolaire était un problème individuel: le cancre. Bourdieu en a fait un sujet politique, comme expression de la domination de classe. C’est ce qui se passe actuellement avec l’hypermodernité. Les collègues acceptent ces évolutions comme normales. Je décide au contraire d’en faire un sujet politique, en y voyant un sous-produit du néo-libéralisme. Donc ces sujets ne sont pas nécessairement politiques. Il faut les travailler, conceptuellement, pour qu’ils le deviennent.
        Quant à l’idée selon laquelle nous poursuivrions tous les mêmes objectifs, je n’en suis même pas persuadé (à part des formulations très générales comme la réussite de tous, ou la formation de citoyens lucides, cultivés et autonomes). Mais que mettons-nous derrière, les uns et les autres? Les divergences ne se situent pas uniquement dans les moyens…

  3. Avatar de Poinsot Eric Poinsot Eric dit :

     » Si tu ne t’occupes pas de la politique, la politique, elle, s’occupera de toi. Ce n’est pas un jeu où l’on peut crier : Pouce ! Je ne joue pas. Laissez-moi tranquille ! Il y aura toujours des gens qui décideront pour toi, qui se mêleront d’organiser ta vie et celle des autres. » dit Denis Langlois.
    Je crois aussi qu’il n’y pas à choisir si notre vie est politique ou pas, elle l’est pas essence puisque nous sommes des animaux sociaux, bon citoyen ou pas.

    Dès lors, que l’intention politique centralise le cœur de vos réflexions éducatives pour se décliner à l’EPS me paraît incontournable comme toute personne désirant maîtriser une réflexion approfondie autour de n’importe quel sujet. Cela dit, que vous en fassiez part plus ouvertement est me semble-t-il plus récent.

    Ce qui peut crisper certains, à mon sens, c’est davantage la transgression ouverte d’une posture universitaire voulant s’affirmer (hypocritement) « neutre » dans la transmission d’un savoir dont seul le positionnement dit apolitique pourrait se targuer d’être objectif, donc sérieux et légitime.

    La violence des réactions que vous mentionnez me rappelle celles émises contre J.M Brohm qui ne cachait pas ses positions Marxistes lors de ses écrits ou conférences sur les dérives du sport. Pourtant aujourd’hui, plus personne ne pourrait contester le fait qu’il avait vu juste, que ces dérives s’accroîtraient davantage les années avenirs. Mais même s’il avait eu tort, il disait clairement d’où il parlait, ce qui avait le grand mérite de ne pas rendre ses paroles opaques, manipulatrices, ou simplement teintées d’inconscience obéissante i.

    On peut exprimer une thèse, un avis, mais surtout ne pas faire remonter ses prémisses, sa justification, ou son analyse à une quelconque référence politique, ne serait-ce que pour protéger sa carrière, mais surtout se conformer au pacte de neutralité tacite pour la paix des braves…pas si braves que cela.
    Après, il peut aussi y avoir un certain déni à ne pas vouloir distinguer l’idéologie sous-jacente qui mettrait finalement à mal des années de travail et d’engagement acharné. Cela peut aussi se comprendre.
    On le voit, le manque de transparence n’est pas réservé au monde politique, le microcosme universitaire n’y échappe pas, n’est-ce pas ?

    Merci en tout cas pour ce temps d’échange.

  4. Avatar de pcoubertin pcoubertin dit :

    Echanges très intéressants sur la place du politique dans notre approche du métier d’enseignant. Je vous rejoins l’un et l’autre pour dire que le politique doit reprendre une place fondamentale aujourd’hui. Il faut donc réinterroger l’ensemble des champs dans lesquels nous évoluons. La critique du néolibéralisme que Didier propose est indispensable. Cette critique doit poser la question du rôle de l’école dans un contexte néolibéral dominant: l’école doit-elle d’abord former des « citoyens lucides autonomes, … » ou l’école doit-elle d’abord former des futurs acteurs du monde économique néolibéral mondialisé ? Il est clair qu’aujourd’hui, c’est bien la deuxième option qui court dans nos établissements, l’exemple ultime étant Parcoursup.
    Il faut en effet comprendre ce qu’est le néolibéralisme. Né du colloque Walter Lippmann de 1938 à Paris, le néolibéralisme impulse depuis un gouvernement des élites (sélectionnées par la méritocratie donc par l’école), une fabrique du consentement des populations par l’utilisation de l’appareil d’État et l’appareil médiatique pour le mettre en oeuvre. Les analyses de Denord, Dardot, Laval, Augier, et surtout Barbara Stiegler sont d’une grande utilité.
    En tant que professeurs, nous sommes plongés dans cette « grande transformation » et nous en sommes l’un des rouages importants par la méritocratie que nous véhiculons. Sur la méritocratie, il faut lire le dernier livre de Michael Sandel (la tyrannie du mérite). Bref, nous devons nous aussi être des citoyens-enseignants lucides, autonomes, critiques.

  5. Avatar de VALESA VALESA dit :

    Merci pour cette article politique. Effectivement je vous rejoints et me sens en décalage lorsque je vois que les idées de « croissance verte » et de « développement durable » sont bien ancrées au sein de l’Ecole (et de la société) et minimisent l’impact des activités humaines sur le changement climatique, les pollutions, les inégalités sociales ou encore l’effondrement du vivant sur terre.
    Est-ce être moderniste de sortir son smartphone pour faire l’appel à chaque début de cours, à encourager les élèves à se connecter sur pronote ou sur l’ENT tous les jours? Ceci m’interroge beaucoup quand l’on voit l’impact du numérique sur la sédentarité de la population et plus largement l’impact sur la pollution, la gestion des ressources, l’énergie ou encore les émissions de CO2…
    Est-ce être moderniste de faire venir des entreprises privées dans la sphère de l’éducation via des « associations à but non lucratif » pour une intervention sur le « parcours avenir »? Lors d’une intervention récente de l’association « Alliance pour l’éducation » (association financé par de très grandes entreprises) les élèves de 6ème devaient construire leur « village olympique » sur un plateau « vierge », avec stades, piscines, hôtels, et une multitudes de fast-foods neufs. Pourtant le thème de la séance était « métiers de la construction durable »…
    Je me sens également passéiste sur les 4 domaines évoqués. Un point m’interroge cependant.
    Est-ce passéiste que de penser que l’on gagne très bien sa vie lorsqu’on est jeune enseignant en France ? Pourquoi une lutte aussi féroce pour le « pouvoir d’achat » dans le mouvement syndical? Pourquoi ne pas lutter davantage sur la promotion d’un vrai service public, pour des services de santé gratuits, pour de l’alimentation locale et bio accessibles, un sport éthique et responsable, des transports doux, une Ecole qui réduit les inégalités sociales, des études supérieures et des formations gratuites dans tous les domaines ?

    • J’ai beaucoup de retours de jeunes collègues qui peinent à joindre les deux bouts, entre loyers et frais de déplacement. La qualité du service public passe aussi par un certain confort de vie pour ceux qui le mettent en œuvre…

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