Gabriel Attal : La fin de la démocratisation scolaire.

Le ministre de l’Éducation Nationale, le jour même de la publication des résultats de PISA 2022, a fait un certain nombre d’annonces : refonte des programmes pour les rendre plus lisibles, labellisation nationale des manuels scolaires, généralisation de la « méthode de Singapour » pour l’enseignement des mathématiques, instauration des groupes de niveau au collège pour les mathématiques et le français, restauration du redoublement, évolution du statut du brevet, dont l’obtention serait nécessaire pour entrer en lycée, suppression du correctif académique pour le baccalauréat, introduction d’une épreuve anticipée de mathématiques en première.

Ces annonces semblent plutôt bien accueillies dans la population, si l’on en croit quelques enquêtes d’opinion (Bariéty, 2023). D’une manière générale, on apprécie ce ministre, jeune et fringant, qui semble décidé à faire avancer les choses. Certaines mesures sont particulièrement plébiscitées, notamment celles qui semblent renvoyer à la restauration d’un ordre ancien : des examens qui veulent dire quelque chose, le retour du redoublement, le « retour » de l’uniforme, et aussi l’idée d’éviter de laisser végéter trop longtemps au collège des élèves qui de toutes façons ne veulent pas apprendre, pour les orienter le plus tôt possible vers l’apprentissage d’un métier. Ce satisfecit est particulièrement prononcé dans l’électorat de droite et d’extrême droite, et chez les seniors, des franges de l’électorat manifestement choyées par le gouvernement.

Il faut noter aussi que certains enseignants manifestent leur intérêt pour certaines de ces annonces : sur les réseaux sociaux, certains se disent ainsi favorables aux groupes de niveau, afin de réduire l’hétérogénéité des classes, d’autres apprécient de retrouver un certain pouvoir, dans les décisions liées à l’orientation, au redoublement, dans la prise en compte de leurs évaluations lors des examens nationaux.

Proposer un tel catalogue de mesures n’était pas malhabile de la part du ministre et a souvent suscité un émiettement des réactions, analysant et critiquant séparément chacune de ces annonces. On a ainsi pu rappeler que le redoublement n’apportait que peu de bénéfices aux élèves concernés (Duru-Bellat, 2023 ; Jarraud, 2023), que les groupes de niveau risquaient de stigmatiser précocement les élèves désignés comme « faibles » (Bourgneuf, 2023 ; Draelants, 2023), que l’harmonisation des notes aux examens était plus une nécessité docimologique qu’un déni des compétences des enseignants (Watrelot, 2023).

Mais le détail des mesures importe moins que le projet politique qui les fédère. Il faut comprendre que les différentes mesures annoncées font système. Et toutes renvoient peu ou prou à une perspective centrale : mettre le plus d’obstacles possible au déroulement et surtout au prolongement de la scolarité des élèves en difficulté (ce que l’on peut évidemment traduire par les élèves des classes populaires).

Ceux qui connaissent le système éducatif, et surtout son histoire, sont en effet atterrés par le coup de barre néolibéral infligé à l’École par Gabriel Attal (voir la tribune collective publiée le 12 décembre). Le projet du ministre est avant tout de mettre un coup d’arrêt à la démocratisation scolaire (Delignières, 2020). Cet idéal de démocratisation a été porté par des acteurs majeurs de l’Éducation Nationale au cours du 20ème siècle, notamment Jean Zay, Henri Wallon et Paul Langevin. Depuis les années 70, l’ensemble des gouvernements, de droite ou de gauche, avait plus ou moins accompagné ce principe de démocratisation, c’est-à-dire l’idée selon laquelle l’École devrait s’efforcer d’offrir à chaque élève, quel que soit son milieu d’origine, les mêmes chances de réussir son parcours. Une des mesures les plus marquantes a été l’institution du collège unique, en 1975. Il s’agissait alors de rompre avec les évictions précoces de l’enseignement général des élèves en difficulté, afin que tous les enfants de la Nation puissent bénéficier d’une même éducation, du moins jusqu’à la fin du collège et de la scolarité obligatoire.

Cette idée généreuse n’a jamais été dotée des moyens nécessaires à son accomplissement, et il est facile d’en décréter aujourd’hui l’échec. Mais il faut comprendre que le projet de Gabriel Attal est avant tout de geler cet idéal de démocratisation, de balayer d’idée que tout enfant est éducable, quel que soit son milieu d’origine. Il n’est visiblement plus de mise de prendre en considération l’élève en difficulté, pour lui permettre de raccrocher le train de la scolarité. Il s’agit au contraire de le stigmatiser, par le redoublement, par son confinement dans les groupes « faibles », par la multiplication des barrages au fil de son parcours scolaire. En définitive, éjecter le plus précocement possible de l’enseignement général des franges d’élèves dont on reconnaît que l’on ne peut plus grand-chose pour eux… Éviter qu’ils polluent les établissements accueillant des élèves « normaux », et surtout les résultats des enquêtes PISA.

A l’heure où l’on s’inquiète des bombes à retardement que constituent pour l’avenir de l’humanité le génocide du peuple palestinien, l’indifférence vis-à-vis des vagues migratoires, le déni des enjeux climatiques, il faut aussi prendre conscience des dangers pour la société de demain que peut représenter l’humiliation scolaire des enfants de classes populaires, savamment construite depuis 2017.

Références

Bariéty, A. (2023). Redoublement, méthode de Singapour, brevet… Les annonces de Gabriel Attal plébiscitées par les Français. Le Figaro, 7 décembre 2023.

Bourgneuf, C. (2023). Faut-il faire des groupes de niveau au collège ? Ce qu’en pensent les profs. Libération, 7 décembre 2023

Collectif (2023). « Les mesures inhérentes au “choc des savoirs” préconisé par Gabriel Attal vont à l’encontre de tout espoir de démocratisation scolaire ». Le Monde, 12 décembre 2023.

Delignières, D. (2020). Démocratisation scolaire : l’évolution des paradigmes (1880-2020).  Site personnel, le 20 Août 2020.

Draelants, H. (2023). Classes de niveaux : promouvoir une élite ou permettre la réussite de tous ? Le Café Pédagogique, 10 octobre 2023.

Duru-Bellat, M. (2023). Le retour du redoublement scolaire, entre stratégie politique et mirage passéiste. Alternatives économiques, 8 décembre 2023.

Jarraud, F. (2023). Pourquoi G. Attal remet-il le redoublement en débat ? Le Café Pédagogique, 27 novembre 2023.

Watrelot, Ph. (2023). La « vérité » sur les notes. Le Club de Médiapart, 9 décembre 2023.

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