Raymond Fernandez – « Tout ce qu’il n’est pas permis d’ignorer… ». Constats et réflexions.

J’héberge ci-dessous un texte de Raymond Fernandez, enseignant d’EPS au collège Les Sablons de Buzançais (Indre). Il y évoque les inquiétudes des enseignants, face aux conditions difficiles de la reprise et la menace du  2S2C.

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Lorsque Octave Gréard affirme il y a plus de 150 ans que doit être enseigné à l’École du peuple tout ce qu’il n’est pas permis d’ignorer, il pense à un enseignement populaire qui doit affranchir « les gens d’en bas » de l’ignorance. Selon lui, cela passe par un enseignement simple, mais solide. En fait, des fondamentaux, qui donnent les bases d’une culture commune… Il vaut mieux que les élèves sachent peu, mais sachent bien. C’était louable, mais nous ne sommes pas à la même époque. Quand on sait trop peu, on ne peut pas élever sa condition. D’ailleurs, les élèves auxquels était destinée cette éducation n’étaient pas vraiment voués à s’affranchir de leur condition sociale. Mais là n’est pas le sujet. Même si ça vaudrait le coup de mettre cela en relation avec les « fondamentaux » de « l’École de la confiance ». Il est plutôt question ici de s’approprier cette affirmation et de l’utiliser comme lame de fond pour analyser la période si particulière que nous traversons. Il n’est pas permis d’ignorer que l’École a été affectée de plein fouet par la crise sanitaire. Et le moins que l’on puisse dire c’est que cela a révélé, voire amplifié, non seulement des façons de faire surprenantes, mais également des processus inquiétants ; pour l’École, et pour l’EPS. Entre des protocoles d’une part trop peu précis pour nous aider à fonctionner sur le terrain, aux indications parfois paradoxales, et d’autre part obsolètes en ce qui concerne l’EPS et l’AS, il y a de quoi se questionner. Surtout quand le dispositif 2S2C est cité. Comme si c’était le moment… Il n’est pas permis d’ignorer que ça n’est pas un hasard, et il est permis de penser que c’est une provocation : ne ferait-on pas confiance aux enseignants d’EPS pour apporter une culture sportive et artistique aux élèves ? Sans remettre en question leurs compétences dans leur champ d’intervention spécifique, d’autres intervenants seraient-ils plus à même d’avoir cette capacité à se situer à l’interface des pratiques sociales de référence et de l’institution scolaire ? 2S2C, EPS, AS : la cohabitation dans la maison école est-elle possible ? Cette lettre ouverte résulte de cette situation. Je l’ai écrite en toute transparence en souhaitant me positionner en tant qu’enseignant d’EPS de terrain qui traverse cette crise. J’ai voulu argumenter pour rendre mon point de vue plus explicite et compréhensible. Et j’ai surtout voulu partager. Car il faut que l’échange soit de mise et enrichisse le débat. Une fois de plus, j’ai l’impression qu’en tant qu’enseignant d’EPS, il va falloir revendiquer notre professionnalisme et notre professionnalité. Nous savons le faire.

J’ai donc pensé à l’affirmation d’Octave Gréard quand nous avons donc reçu mercredi 17 juin le protocole sanitaire revisité, entrant en vigueur la semaine suivante, dès le lundi 22 juin.

Parce que ce document était censé nous proposer tout ce qu’il n’est pas permis d’ignorer pour enseigner à partir du 22 juin. EPS, AS êtes-vous là ? Et bien non, certains se sont permis de nous ignorer. Par contre, le 2S2C n’a pas été oublié, comme la marque d’une forme de rappel et d’insistance : il ne faut pas ignorer que c’est bel et bien lancé, et que ça prend forme, avec un goût de déjà-vu. Les fantômes des CAS auraient-ils réussi à franchir les portails de nos établissements scolaires ?

Le vendredi 19 juin, nous avons été destinataires par nos IPR de « la fiche n°9 », relative aux « activités sportives et culturelles ». Ces dernières sont donc, de manière explicite, secondaires. Sinon, pourquoi se permettre de les ignorer en ne les intégrant pas dans le « Guide relatif au fonctionnement des écoles et des établissements scolaires dans le contexte Covid-19 » ? D’accord, dans ce guide, il est possible de lire que « la mise à disposition d’objets partagés au sein d’une même classe ou d’un même groupe constitué [dont des ballons] est permise (…) ». Désolé je ne suis pas « prof de ballon ». Je ne permets à personne de l’ignorer. Surtout à ceux qui ont un pouvoir décisionnel, car une chose me paraît fondamentale : avant de prendre une décision, il faut bien connaître de quoi il est question. Cela va de soi. J’extrapole un peu et ce passage du guide n’était peut-être pas destiné aux enseignants d’EPS ; sans doute que non. Donc, j’insiste : on les a ignorés.

Professeurs d’EPS sur le terrain, soucieux d’être avant tout efficaces et évidemment pragmatiques, notre équipe pédagogique a une fois de plus constaté d’un commun accord que les indications étaient larges, peu précises, inconsistantes et surtout, révélatrices d’une méconnaissance de ce qu’il se passe concrètement avec les élèves en ce moment. Nous aurions eu besoin de précisions nous permettant de lever quelques ambiguïtés persistantes dont voici des exemples, sans que ce soit exhaustif.

Il est écrit dans la fiche n°9 que : « Afin de s’affranchir de l’utilisation des vestiaires, demander aux élèves de venir en tenue de sport dès le matin ». Mais également : « Une distanciation d’un mètre doit être respectée dans les douches des vestiaires. »

Est-ce que cela signifie que nous pouvons utiliser les vestiaires (si localement, cela est jouable sans trop de contraintes); et que la distanciation n’entre en vigueur que dans les douches ? Ou plutôt, est-ce que nous devons lire que dans la mesure du possible, il faut essayer de ne pas utiliser les vestiaires ?

Il est également énoncé que : « Les jeux de ballon, les sports de contact et les sports collectifs sont autorisés entre élèves d’une même classe ou d’un même groupe à l’école primaire et au collège. Ils demeurent proscrits au lycée. »

Faut-il comprendre que nous pouvons reprendre entre autres des APSA « traditionnelles » et que les élèves peuvent les pratiquer « normalement » SANS PORTER DE MASQUE ? Ou bien doivent-ils porter un masque si la distanciation n’est plus en vigueur ?

Car il est écrit dans le guide que « pour les collégiens/lycéens, le port du masque « grand public » est obligatoire lors de leurs déplacements ». Est-ce parce qu’ils vont peut-être croiser des élèves d’un autre groupe ? Ce qui justifie qu’en EPS, ils n’ont pas à le porter, même s’il y a des contacts, puisqu’ils font partie d’un même groupe ?

Autre chose : nous avons supposé que les dossards étaient proscrits ? Sauf si nous pouvions allouer un dossard par élève, sur 15 jours. Difficile…

Concernant l’Association sportive, cela ne serait pas la même chose puisque les élèves ne seraient pas issus d’une même classe. En outre, le protocole sanitaire met en avant que « la distanciation physique doit être maintenue entre les élèves de groupes différents ».

Sauf si on considère qu’ils font partie d’un même groupe, le groupe AS.

Comment se positionner par rapport à cela ?

Notre équipe pédagogique s’est également questionnée : nos IPR ont-ils eu des échanges avec les responsables des instances relevant du ministère des sports ?

Comment expliquer qu’à l’école, jusqu’en classe de 3ème, nous puissions reprendre des activités de combat en extérieur, en choisissant par exemple une forme de lutte sur sable, alors que ce n’est pas le cas hors de l’école ? En tout cas, pour l’instant, les directives en vigueur dans l’environnement initial de nos pratiques sociales de référence en termes de combat de préhension ne sont pas orientées vers une reprise des « contacts ».

Nous nous posons simplement la question de ce manque de cohérence. Au regard des enjeux sanitaires, cela interpelle forcément. Mais également par rapport à la crédibilité de notre discours face à des élèves qui pratiquent en EPS, mais qui ont aussi un quotidien sportif en club.

Bref : tout ce qu’il n’est pas permis d’ignorer pour mener à bien nos missions, avec sérénité et efficacité, ne nous a pas été clairement annoncé. On a cette impression du « débrouillez-vous » avec toutes ces incohérences et ces recommandations génériques. Sincèrement, ce n’est pas assez explicite, et cela complique la tâche.

Maintenant, cela n’engage que moi, mais cette période me pousse à certaines réflexions.

En tant que professeur d’EPS, je suis surpris quand je lis, dans le protocole officiel : « tous les espaces de l’établissement peuvent être mobilisés (CDI, salles informatiques…), y compris pour proposer d’autres activités (études, 2S2C) ».

Le 2S2C fait débat, il n’est plus permis de l’ignorer. Il n’est pas question ici de s’étaler longuement sur le sujet. Ce 2S2C serait apparemment une pierre à l’édifice de l’Ecole de la confiance. Mais je me permets d’émettre des doutes, en tant qu’enseignant d’EPS. J’y vois plutôt une pierre à l’édifice de l’école de la défiance, une Ecole qui ne me fait plus confiance. Comment ne pas entrevoir une Histoire qui se répète. On ne peut que constater avec craintes que les dires de J. Dumazedier restent d’actualité, près de 50 ans après qu’il a partagé cette belle formule selon laquelle « l’EPS n’est pas vraiment installée dans l’école; elle y campe ». Pourtant, je pensais que les enseignants d’EPS avaient fait leurs preuves. Et qu’ils enseignaient des savoirs fondamentaux que tout futur citoyen ne peut pas ignorer pour s’intégrer dans la société, notamment en tant que citoyen sportif. Je suis plutôt d’accord avec l’appellation utilisée dans le guide pour qualifier le 2S2C : « autres activités ». Oui : le 2S2C, c’est du domaine de l’autre. Je vais jouer avec une phrase célèbre d’A. Hébrard : le 2S2C, c’est entièrement à part. Par contre, ça ne pourrait pas être à part entière dans l’école. Sinon, je serais désavoué !

Sincèrement, le pan de la culture que ce dispositif est censé transmettre (de manière équitable et égalitaire à ce qu’il paraît) dans l’école est selon moi déjà en place, et bien en place. « Ce qui vaut la peine d’être enseigné » (O. Reboul) à l’école résulte de trois étapes. Je me réfère en effet à J-C Forquin (1989) qui énonce que toute éducation de type scolaire suppose toujours une sélection […] et une réélaboration des contenus de culture destinés à être transmis ».

Il est question de contenus de culture, autrement dit de savoirs à enseigner, qui sont sélectionnés, dans un environnement culturel initial ; puis réélaborés pour être en cohérence avec l’institution scolaire (orthodoxie et homomorphisme scolaire, thèse que défendait P. Arnaud) et enfin transmis selon des modèles et des supports pédagogiques divers et variés qui demandent également une approche spécifique des valeurs et contraintes de l’Ecole. Finalement, sans remettre en question les compétences de qui que ce soit, qui de mieux qu’un enseignant d’EPS peut enseigner en se situant à l’interface d’un environnement initial spécifique et d’un microcosme scolaire particulier ? Ce n’est pas par esprit de contradiction, mais je crois que le 2S2C n’a pas vocation à améliorer l’instruction, ni l’éducation, de nos futurs citoyens sportifs. Affirmer cela, ce serait remettre en question la professionnalité et le professionnalisme des enseignants d’EPS. Ce qui s’avèrerait contradictoire avec tout le bien que l’institution a pu dire des enseignants d’EPS durant les dernières semaines, soulignant leur capacité à s’adapter et à proposer malgré tout des contenus solides par écrans interposés, à défaut de ne pouvoir être dans le face à face pédagogique. Lequel, soit dit en passant, est irremplaçable quand on parle d’enseignement entre gens sérieux.

Non ; les intérêts du 2S2C sont ailleurs…

L’EPS… Cette « étrangère dans la maison » comme P. Arnaud la caractérisait. J’ai davantage l’impression qu’aujourd’hui, l’EPS et toutes les autres disciplines d’enseignement évoluent dans une Ecole qui leur devient étrangère, dont les fondations s’effritent, et les valeurs fondamentales s’étiolent. Je ne la reconnais plus cette maison mère, et j’en ai plus qu’assez de me retrouver régulièrement au seuil de la porte d’entrée, en train de négocier pour le franchir, faute d’avoir récupéré et de m’être approprié les nouveaux codes d’accès ; que j’ai du mal à comprendre, et dont je ne suis pas convaincu.

Je suis d’accord pour que soient enseignés des « fondamentaux ». Selon moi, et je m’inspire de la pensée d’O.Reboul, ce qui est fondamental, ce n’est pas de fabriquer des adultes selon un modèle mais c’est plutôt d’enseigner « ce qu’il n’est pas permis d’ignorer » pour « libérer en chaque homme ce qui l’empêche d’être soi », et lui permettre de « s’accomplir selon son génie singulier ».

Car ce qui est fondamental à enseigner, c’est ce qui unit (oui à une culture commune), certes, mais aussi ce qui libère (oui à l’instruction, celle qui permet d’accéder à la connaissance utile, et de se construire un esprit cultivé). L’Ecole des fondamentaux doit donc reposer sur des contenus divers et variés qui construisent l’homme de demain.

Si cette diversité est réduite à des fondamentaux qu’on a limités aux savoirs lire, écrire, compter et respecter autrui, je pense qu’on risque de ne pas permettre à l’individu d’accéder à l’esprit critique qui lui permet de se libérer.

Je ne peux donc m’empêcher de me demander : comment est-ce possible de se préoccuper de proposer ces « autres activités » dans une période où il est déjà très difficile d’assurer et d’assumer la mise en œuvre de ses convictions, « de ce qui vaut la peine d’être enseigné » ; autrement dit de « ce qu’il n’est pas permis d’ignorer » ? Sur le terrain, cela peut être perçu comme une provocation, et accueilli comme une mise en concurrence. Comme si en ce moment, l’atmosphère n’était pas assez électrique.

J’avoue donc que je grince des dents quand le terme 2S2C apparaît de manière explicite dans le protocole ; alors que ni le terme d’EPS, ni celui d’AS ne sont cités. Mais plus largement, force est de constater que les protocoles qui se sont succédés ont montré que les discussions n’avaient pas pris en compte certaines spécificités du fonctionnement d’un EPLE. Serait-il permis que certains des acteurs à l’origine des protocoles qui nous sont imposés pour que nous puissions fonctionner en cette période de crise ignorent le fonctionnement réel d’un EPLE, avec les contraintes qu’il faut y associer ? Au regard des situations auxquelles nous faisons face depuis la mi-mars, il est légitime d’y penser. Mais alors, quelle catastrophe !

Cette réflexion dépasse peut-être les urgences actuelles. Et je tiens à préciser qu’elle est très personnelle et que je l’assume. Je voulais en faire part, de manière synthétique ; car je pense que la crise que nous traversons aura amplifié certains dysfonctionnements, et aura mis en lumière un avenir trop aléatoire et incertain, qui risque d’aboutir à une École affaiblie et appauvrie.

Nous en parlons tous les jours sur le terrain, nous échangeons beaucoup par rapport à cela, et nous sommes très inquiets. Impossible de l’ignorer si vous êtes au quotidien, ne serait-ce qu’un court instant, dans une salle des professeurs.

Je souhaitais donc partager et éventuellement connaître les postures et remarques des différents acteurs du système éducatif par rapport à cette actualité.

De notre côté, nous avons décidé de jouer le jeu jusqu’au bout. Nous avons réussi à continuer de proposer de l’EPS durant le confinement, et depuis la reprise des cours en présentiel. Cela nous a demandé d’innover, et ça aura été un côté plutôt positif et formateur. Avec un travail d’équipe salvateur.

Nous avons dû bricoler; mais c’est bien. P. Meirieu ou encore E. Morin argumentent dans ce sens : la pédagogie, finalement, c’est une histoire de bricolage. Nous avons fait le choix de nous engager encore 15 jours dans cette même lignée. Nous allons adapter notre « programmation covid-19 » pour qu’elle soit fonctionnelle avec un plus grand nombre d’élèves, et qu’elle participe à leur apporter « ce qu’il n’est pas permis d’ignorer ». Nous allons continuer de croire aux fondamentaux que nous défendons, et qui constituent « ce qui vaut la peine d’être enseigné » pour unir, et pour libérer.

Nous espérons sincèrement qu’en septembre, nous pourrons reprendre un quotidien que nous maîtrisons davantage; surtout dans l’intérêt des élèves et des futurs citoyens cultivés que nous voulons former. Nous sommes conscients que nous avons dû accepter de nous adapter, mais nous voulons croire que c’est momentané. Il nous faudra forcément un cadre bien plus étayé et beaucoup plus précis pour pouvoir aborder la nouvelle année avec sérénité, efficacité et unité. Et il faudra que notre gouvernement nous fasse confiance et montre de la reconnaissance ; en écoutant nos discours, et en les considérant à leur juste valeur.

Avoir l’affront de faire évoluer l’école sans dévoluer d’espace à ses acteurs principaux lorsqu’il s’agit de prendre des décisions, notamment sur « ce qu’il n’est pas permis d’ignorer », c’est faire preuve d’un despotisme qui est aux antipodes de l’Ecole de la République, et fait fi de ses ambitions initiales.

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